Journal des Alternatives

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Les mouvements sociaux portent l’espoir en Inde

Feroz Mehdi, Pierre BEAUDET, 27 novembre 2003

Le BJP, parti qui contrôle la coalition au pouvoir à Delhi, est mené par de fins tacticiens. Le premier ministre, Atel Behari Vajpayee, et le ministre de l’Intérieur, Lal Kishan Advani, jouent à la fois séduction et chantage, gouvernance et répression. Au cœur du dispositif, un projet profondément réactionnaire. L’opposition, affaiblie par ses querelles internes, est interpellée par les mouvements sociaux.

Au tournant des années 80, le BJP (Bharatiya Janata Party, ou Parti du peuple indien) a pu profiter du déclin du Congrès national indien, le parti de Gandhi, qui était resté au pouvoir pendant plus de trois décennies. Peu à peu, la droite a réussi à constituer la plus grande force nationale du pays. Aujourd’hui au pouvoir au niveau fédéral (l’Inde est constituée de 28 États, l’équivalent de nos provinces), le BJP a entrepris de liquider l’héritage de Gandhi et de matraquer la gauche. Devant l’éventualité d’une perte de pouvoir, le BJP semble prêt à tout, même à polariser l’opinion contre le Pakistan avec lequel l’Inde entretient une relation conflictuelle depuis 1948. Aujourd’hui, les deux pays disposent d’armes nucléaires et de missiles. L’embrasement de l’Asie du Sud est « sérieusement » envisagée par le BJP qui compte sur l’appui des États-Unis - Washington serait d’ailleurs en train de laisser tomber son allié traditionnel pakistanais pour faire de l’Inde une sorte de « gendarme » de l’Asie du Sud.

Sur le plan interne, la stratégie du BJP est aussi très menaçante. Selon le parti, les 150 millions de musulmans seraient responsables des malheurs de la majorité hindouiste, comme le sont aussi les autres minorités ethniques et religieuses du pays. « Les musulmans indiens sont devenus les juifs du nouveau millénaire », affirme Jawed Naqvi, journaliste à Delhi.

L’an passé, plus d’un millier de musulmans ont été massacrés dans l’État du Gujarat. Tous les hauts placés du BJP au gouvernement fédéral, y compris le premier ministre Vajpayee, ont donné leur appui aux événements. L’orchestrateur du massacre, Narendra Modi, aujourd’hui premier ministre du Gujarat, est devenu un modèle pour le BJP, qui se prépare pour une nouvelle élection fédérale en 2004.

Il y a quatre ans, lors de son ascension au pouvoir dans la province du Gujarat, le BJP avait commencé à appliquer l’idéologie fasciste dans tous les aspects de sa gouvernance. Les manuels scolaires ont été modifiés pour inclure des chapitres en hommage à Hitler. Le premier ministre parle ouvertement de nettoyage ethnique des minorités.

L’impasse politique

Devant les faiblesses de l’opposition, la droite indienne gouverne par défaut. Importante mais minoritaire dans ses bastions du nord et de l’ouest de l’Inde, elle est marginale dans le centre, le sud et l’est du pays. Le Congrès national indien, une sorte de parti-État apparu dès l’indépendance de l’Inde en 1947, est devenu une machine qui a mal vieilli. Selon Siddharth Varadarajan, éditeur du quotidien national Times of India, le Congrès national indien a abandonné ses origines réformistes et nationales pour devenir un « petit parti comme les autres ».

Le Parti communiste marxiste (PCM), le plus grand parti de la gauche, est retranché dans l’État du Bengale. Il s’est lui aussi transformé en « gestionnaire responsable », suivant les prescriptions du Fonds monétaire international (FMI). Le premier ministre de cet État, Buddhaditya Mukherjee, estime que la réforme agraire et les politiques d’inclusion pour les plus démunis - notamment les dalits ou les sans caste - sont des avenues dépassées. L’avenir, selon lui, passe par les privatisations, la réduction des dépenses publiques dans les secteurs de l’éducation et de la santé, et l’essor des multinationales à la recherche de nouveaux marchés. Pour la nouvelle classe d’entrepreneurs, l’Inde doit aussi concurrencer la Chine comme partenaire principal de la mondialisation néolibérale. Ce projet risque de faire quelques gagnants et beaucoup de perdants parmi la population indienne, qui s’élève à un milliard d’individus, notamment parmi les 500 millions de paysans pauvres.

Des résistances multiples

Devant les assauts de l’extrême droite et la passivité de la gauche traditionnelle, les gens s’organisent. Récemment, une vaste coalition, qui réunit paysans, citadins, écologistes et intellectuels telle l’écrivaine Arundhati Roy, s’est mobilisée pour contrer le projet de barrage de Narmada. Les pressions de ce mouvement ont forcé la Banque mondiale à se retirer de cet immense projet qui provoquerait l’inondation de milliers de villages dans le nord-ouest du pays et risque d’appauvrir les campagnes au profit de quelques secteurs industriels.

Dans le secteur public, une grève nationale organisée au printemps dernier a réussi à immobiliser la machine de l’État. Les syndicats, y compris la plus importante centrale syndicale du pays, se sont mobilisés contre les politiques de privatisation et de compression dans le secteur public.

D’autres organisations populaires, notamment le mouvement des femmes, commencent à questionner leurs partenaires de la gauche politique qui refusent de monter au créneau. Selon Brinda Karat, secrétaire générale de l’Association des femmes démocratiques de l’Inde, « le temps est venu pour le PCM d’être de nouveau à l’écoute du mouvement social ».

Longtemps isolés du reste du monde, dans l’orbite du nationalisme indien de Gandhi, les mouvements sociaux réalisent l’ampleur des défis actuels. « Conservateurs sur le plan culturel, néolibéraux sur le plan économique, les mouvements de droite jouent sur tous les tableaux et cherchent à créer une nouvelle élite arrogante, autoritaire, pseudo-moderne, mais très "ancienne", si on considère que tout cela a été fait il y a 70 ans par Hitler et Mussolini », affirme Vinod Raina, à la tête d’un important mouvement d’éducation populaire, le Bharat Gyan Vigyan Samiti.

Pour beaucoup de citoyens, la priorité doit être la mise en échec de la montée du fascisme made in India. Selon Tapan Bose, un militant qui a participé à la création du Forum indo-pakistanais pour la paix, « il reste encore un peu de temps pour éviter une guerre sans fin contre le Pakistan ainsi que la purification ethnique et religieuse envisagée par le BJP ».

Pierre Beaudet avec la collaboration spéciale de Feroz Mehdi


Le Forum social mondial 2004 en Inde

Après trois années de solidarité brésilienne, le Forum social mondial (FSM) se déplacera en janvier prochain à Mumbai, la mégalopole indienne de 15 millions d’habitants. Le défi est dantesque, car contrairement à Porto Alegre, les mouvements sociaux du monde entier se réuniront dans un contexte de montée de la droite. Mais selon Marcela Escribano, qui siège au conseil international du FSM comme représentante d’Alternatives, « c’est justement à cause de ce défi que nous avons décidé de relocaliser le FSM : pour aider le mouvement social en Inde à reprendre l’initiative et pour montrer que nous sommes forts ! » Plus de 100 000 participants et participantes sont attendus à Mumbai, dont une importante délégation du Québec et du Canada. Les personnes et les groupes intéressés peuvent communiquer avec Catherine Binette à Alternatives (catalina@alternatives.ca / (514) 982-6606 poste 2252).


Les auteurs sont respectivement directeur et chargé de projets pour l’Asie du Sud à Alternatives.