Journal des Alternatives

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Les laissés-pour-compte de la mondialisation

Daphnée DION-VIENS, 30 mai 2004

Il y a quelques mois, une commission spéciale des Nations unies rendait son verdict : la mondialisation fait beaucoup trop de perdants et doit changer.

« Même si la mondialisation représente un immense potentiel, [...] pour la vaste majorité des femmes et des hommes, [elle] n’a pas répondu à leurs aspirations, simples et légitimes, à un travail décent et à un avenir meilleur pour leurs enfants », peut-on lire dans le rapport final de la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation.

La tâche était colossale : après deux ans d’enquête, les membres de la commission déposaient un rapport d’environ 200 pages intitulé Une mondialisation juste : créer des opportunités pour tous. Pour une rare fois, un terrain d’entente a été trouvé entre les représentants des milieux gouvernemental, patronal, syndical, corporatif et populairesqui participaient à la commission. Un constat : la mondialisation est là pour rester, alors aussi bien en tirer le meilleur possible pour un maximum de personnes. D’où « l’urgence de repenser les politiques et institutions de la gouvernance mondiale ».

On y apprend qu’entre 1990 et 2003, période au cours de laquelle la mondialisation s’est accélérée, la croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial a ralenti. Au même moment, l’écart de revenu entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres s’est considérablement creusé. Et le nombre de chômeurs n’a jamais été aussi grand qu’en 2003, avec plus de 185 millions de personnes. Des « déséquilibres mondiaux » qui sont « moralement inacceptables et politiquement intenables », estiment les membres de la commission.

Par où commencer ?

Gerry Rodgers, directeur de l’intégration des politiques à l’Organisation internationale du travail (OIT), a assuré la direction technique de ce rapport. Il rappelle que l’objectif est de parvenir à un équilibre entre les buts économiques et sociaux : « Plusieurs institutions et organisations ont un rôle clé à jouer dans le processus vers une mondialisation plus juste. Le but est de faire en sorte que les politiques économiques et sociales soient cohérentes, et non pas antagonistes. »

Selon les membres de la commission, « le problème de la cohérence des politiques mondiales dépend avant tout de facteurs au niveau national ». Une mondialisation équitable commence d’abord chez soi, par le respect des principes de base que sont la démocratie, l’équité sociale et les droits de la personne.

Pour y arriver, ils recommandent que les grandes institutions internationales accordent une plus grande marge de manœuvre aux pays en développement, afin de protéger la souveraineté des États contre l’imposition d’un modèle économique unique.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC), quant à elle, doit mettre en place des règles équitables et s’assurer que les intérêts des pays les moins avancés soient protégés par un traitement spécial visant à renforcer leur potentiel d’exportation. Les institutions comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) devraient procéder à un ajustement des procédures décisionnelles afin de les rendre plus démocratiques et responsables. Quant au système des Nations unies, « il doit renforcer son efficacité et améliorer la qualité de sa gouvernance pour relever les défis actuels et futurs de la mondialisation ».

Les suites

De toutes parts, les réactions à la suite de la publication du rapport ont été très positives. « La grande majorité des acteurs ont trouvé le rapport équilibré, juste et rempli de recommandations pertinentes », affirme Gerry Rodgers.

Mais, une fois ce premier pas franchi, comment aller de l’avant avec les recommandations du rapport ?
C’est là tout le défi. Lors de la Conférence internationale du travail, qui se déroulera en juin, le directeur général de l’OIT proposera plusieurs pistes afin de mettre en œuvre les recommandations du rapport, au sein de son organisation. Cependant, comme le précise M. Rodgers, « plusieurs recommandations ne s’adressent pas directement à l’OIT, mais plutôt aux grandes institutions internationales comme les Nations unies et la Banque mondiale. Nous les invitons donc à faire progresser ces recommandations. »

Reste donc à faire pression sur ces différentes organisations afin que le rapport ne finisse pas sur une tablette. « C’est ambitieux, mais réalisable », a déclaré le coprésident de la commission, Benjamin William Mkapa, lors de la présentation du rapport en mars dernier.
« Le choix est clair. Nous pouvons corriger le déficit global de gouvernance, garantir une meilleure responsabilité et adopter des politiques cohérentes qui ouvrent la voie à une mondialisation qui soit équitable et juste entre les pays et au sein même des pays. Ou nous pouvons tergiverser et glisser davantage dans la spirale de l’insécurité, des turbulences politiques, des conflits et de la guerre. » Il convient toutefois que rien de cela ne se fera sans que toutes les parties ne fassent preuve d’une réelle volonté politique.