Journal des Alternatives

Entrevue

Les frontières de la paix

France-Isabelle LANGLOIS, 14 juin 2005

Israël n’a d’avenir que dans l’acceptation de sa réalité moyen-orientale et de son intégration dans le monde arabe, dit Michel Warschawski.

Auteur, journaliste, militant israélien pour la paix depuis près de 40 ans et président du Centre d’information alternative de Jérusalem (AIC), Michel Warschawski a été emprisonné plusieurs fois pour motifs politiques — refusant entre autres d’aller servir dans les territoires occupés. Il n’a eu de cesse, entre-temps, d’écrire et de parcourir la planète pour faire avancer la paix. Nous l’avons rencontré à Porto Alegre, en début d’année, à l’occasion du cinquième Forum social mondial (FSM).

« Le FSM de 2005 a été particulièrement productif, dit le militant de la première heure Michel Warschawski. Pour les Palestiniens, venus cette fois avec les militants du Golan occupé, à plus de 40, et pour la quinzaine de militants israéliens sur place. Non seulement grâce au grand nombre de séminaires et d’ateliers où le conflit de la Palestine a été traité, souvent avec une forte participation, mais surtout pour la réflexion stratégique et la coordination des campagnes sur la Palestine. »

Il faut savoir que le Moyen-Orient est très loin de la réalité brésilienne. Il n’en est que très peu question dans les journaux : le conflit est donc mal connu.

Décidément, le Brésil, comme le reste de l’Amérique latine, vit à une heure bien différente du reste du monde. Au cours du forum 2005, l’accent a donc été mis particulièrement sur la Palestine.

Pour tous les militants altermondialistes d’un même coin de pays, curieusement, le Forum social est l’occasion de se rencontrer et d’élaborer ensemble des actions communes. C’est le cas des Québécois, et certainement celui des Palestiniens et des Israéliens pour la paix. Mais ces derniers, plus que d’autres peut-être, ont besoin d’un appui fort des organisations venues d’ailleurs, rappelle celui que certains intellectuels français ont déjà chargé d’« avoir la haine » pour son propre peuple. En raison de ses positions politiques.

Du rêve au désespoir

Cette année, en plus d’un séminaire monté notamment par une dizaine d’organisations palestiniennes et l’AIC (http://www.alternativenews.org/), l’Assemblée des mouvements sociaux (mouvement européen) avait libéré trois jours pour élaborer avec Palestiniens et Israéliens une campagne internationale sur la question des sanctions contre Israël. « Ces trois sessions ont été très riches et ont permis l’adoption d’une résolution pour une telle campagne », expliquait Michel Warschawski au sortir de ce marathon, visiblement satisfait.

Satisfait, mais épuisé aussi. Faire la paix, pas la guerre, n’est pas de tout repos. Dans son ouvrage autobiographique, Sur la frontière, paru chez Stock en 2002 (collection « Un ordre d’idées »), il livre son parcours de militant, du rêve au désespoir : « Les trente-cinq dernières années de [sa] vie ont été une longue marche sur la frontière, ou plutôt sur les différentes frontières où se côtoient Israéliens et Arabes, Israéliens et Palestiniens, mais aussi Juifs et Israéliens, religieux et laïcs, Juifs d’Europe et Juifs d’Orient. Des frontières qui s’entrecroisent et parfois se superposent, plus ou moins perméables, plus ou moins infranchissables. » Trois ans plus tard, le militant est sans doute plus que jamais en équilibre sur ces frontières.

Si ce n’est pas l’échec d’Oslo qui a présidé à la décision d’écrire ce livre bouleversant, il n’empêche qu’il en marque le récit. Dans le ton surtout, désespéré, abattu. « Il y a, dans la troisième partie du livre, celle que j’ai écrite alors que s’affirmait dans toute son horreur le recul généralisé des acquis et des progrès des deux dernières décennies, un sentiment d’échec et de régression, reconnaît l’auteur. Comme si on avait grimpé une montagne et que, tout d’un coup, on se trouvait à dégringoler ce qui a été péniblement gravi. »

Le pari du bon sens

Mais, hier comme aujourd’hui, Michel Warschawski refuse d’abdiquer. « Nous n’avons pas d’autre choix que de faire le pari d’une reprise en main de la société israélienne, résultant à la fois des pressions d’une résistance palestinienne plus efficace et de pressions internationales qui, pour l’instant, se font attendre. Car l’alternative est mortifère et véritablement catastrophique, pour les Israéliens pas moins que les Palestiniens. »

Pour cet homme qui n’a eu de cesse d’y croire et de lutter, les situations complètement fermées n’existent tout simplement pas. « Même dans les camps de la mort, il y avait toujours des choix, parfois avec des probabilités proches de zéro. C’est à nous de faire ce que j’appelle le pari du bon sens, le pari de la vie, et de militer pour lui donner le maximum de chances. »

Mais pour l’instant, la situation est bloquée, l’auteur et journaliste en est conscient. Et il ajoute qu’elle le restera tant qu’une intervention extérieure n’obligera pas Israël à changer sa politique. Tant que les pressions internationales ne pousseront pas la société israélienne à réaliser combien il est vain de tenter de pacifier les Palestiniens par la violence militaire généralisée. « C’est dire, là aussi, votre responsabilité au Québec, en Amérique, dans la situation que nous vivons en Palestine... », insiste-t-il.

Véritables négociations

Aujourd’hui, quels sont les espoirs du militant pour la paix quant à Israël et la Palestine, notamment à la suite de l’élection, en janvier, du nouveau président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas ? « Je n’aime pas cette question, répond-il. Car elle implique que le changement nécessaire doit venir du côté palestinien, alors que la détérioration grave de la situation et la mort du processus d’Oslo sont entièrement dues au blocage israélien et à la volonté du gouvernement Sharon de poursuivre la colonisation. N’ayant aucune raison de croire que le gouvernement Sharon a changé ses priorités politiques ouvertement déclarées, je crains que les espoirs créés par une campagne de désinformation systématique ne se terminent en un désespoir encore plus grave, en Israël en particulier.

« L’impossibilité de trouver un dénominateur commun entre la position palestinienne défendue par Mahmoud Abbas et celle d’Ariel Sharon, et ce, malgré les mesures d’apaisement unilatérales du premier, va créer une importante crise et, une fois de plus, ce sont les Palestiniens qui seront blâmés et non l’intransigeance coloniale israélienne. Seul un engagement international fort peut permettre un retour à de véritables négociations en imposant à Sharon le retrait des territoires occupés et leur décolonisation. »

Nouvelle identité à construire

Une vie passée à marcher sur la frontière, c’était un choix nécessaire pour Michel Warschawski, car « il faut fuir le confort des consensus et de l’identification totale à tout collectif national ou ethnique, savoir toujours se mettre en marge pour à la fois regarder sa propre communauté avec un certain recul critique et être perméable aux influences extérieures, idéologiques et culturelles ». En Israël, une nouvelle identité est à construire. Pour cela, le militant de la paix fait confiance à la nouvelle génération israélienne motivée par les luttes altermondialistes. Ses valeurs de justice, de coopération et de solidarité sauront sans doute lui montrer la voie.

« Israël n’a d’avenir que dans l’acceptation de sa réalité moyen-orientale et de son intégration dans le monde arabe environnant », écrit-il en conclusion de Sur la frontière. Il poursuit : « Le projet sioniste a cru que la rédemption de l’existence juive ne serait possible qu’en rompant avec notre passé juif et en tournant le dos à notre environnement arabe. Au contraire, ce n’est qu’en retrouvant ses racines juives et en s’ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité et projeter l’avenir de ses enfants avec sérénité. »

Bien des luttes, bien des combats ont été menés depuis que le jeune étudiant religieux, né à Strasbourg, fils du grand rabbin, venait se ressourcer à Jérusalem dans les années 1960. Tombé amoureux de cette ville, il finira par s’y établir définitivement, pour Israël et pour la paix.


Article publié dans Le Devoir,édition du lundi 13 juin 2005.

Collaboration spéciale

L’auteure est coordonnatrice des communications et de la mobilisation pour Alternatives, et rédactrice du journal Alternatives.