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Les espoirs déçus de la dictature

Catherine Pappas, 1er juillet 2003
Photo : Catherine Pappas

Après les attentats du 11 septembre 2001, le général-président pakistanais Pervez Moucharraf est devenu l’un des plus précieux alliés des Américains dans la coalition contre le terrorisme, notamment avec sa collaboration aux opérations militaires en Afghanistan. Or, le soutien inconditionnel que les États-Unis ont apporté au régime, la traque menée au réseau Al Qaïda et les actions contre les talibans ont plutôt contribué à une victoire inattendue des partis religieux au Pakistan.

Pour l’opinion internationale, Moucharraf incarne l’espoir d’un Pakistan séculaire et démocratique. Mais il faut rappeler que le 23 octobre 1999, le général prenait le pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Malgré les sanctions annoncées aussitôt par la communauté internationale, celle-ci a très vite été séduite par les promesses du nouvel homme fort de rétablir la démocratie, de mettre fin à la corruption, de réduire les disparités socio-économiques du pays et, surtout, de lutter contre le terrorisme. Après plus de trois années de règne, Moucharraf n’a pourtant démontré ni réelle volonté ni capacité d’opposer les mollahs ou de réformer les lois islamiques discriminatoires.

Malgré la façade séculaire du régime, la hiérarchie militaire n’est pas un ensemble homogène. Depuis l’ère du général Zia, qui a dirigé le pays d’une main de fer de 1984 à 1988, plusieurs éléments au sein de l’armée - notamment dans les services de renseignements secrets - entretiennent des liens privilégiés avec les réseaux islamistes au profit des intérêts régionaux. Tout véritable effort pour contrer les islamistes risquerait donc de mettre à nu le régime dans son ensemble. « Moucharraf se promène sur la corde raide, cherchant à satisfaire les Américains d’un côté et les forces intégristes de l’autre », explique Affrasiab Khattak, président de la Commission (indépendante) des droits humains du Pakistan (CDHP).

Surprise aux dernières élections

En avril 2002, le général s’accorde un mandat présidentiel de cinq ans, légitimé par un référendum entaché de manipulations. Au mois de juillet suivant, un décret interdit le retour au pouvoir de ses principaux adversaires politiques et en août, il décrète une série d’amendements constitutionnels afin de s’octroyer certaines prérogatives et de formaliser le rôle de l’armée au sein du gouvernement. Toutes ces irrégularités allaient lui conférer des pouvoirs accrus et préparer le terrain des législatives.

En octobre 2002, motivé officiellement par la noble intention de rétablir l’ordre et la démocratie, Moucharraf organise des élections dont il allait s’assurer la victoire, dernière étape de légitimation d’un pouvoir confisqué.
Bien que prévisible dans sa finalité, ce scrutin, vivement critiqué par les observateurs de l’Union européenne pour ses dérives démocratiques, allait réserver une grande surprise : la victoire de l’alliance de six partis religieux au sein du Muttahida Majlis-e-Amal (MMA) dans les deux provinces voisines de l’Afghanistan, soit la province frontalière du Nord-Ouest (NWFP) et le Baloutchistan.

Interprétée par certains comme un vote de résistance contre Moucharraf et ses menées antiterroristes, cette victoire des religieux, avec leur agenda social pour le moins rétrograde, menace la stabilité politique, culturelle et sociale du Pakistan ainsi que de toute la région. Avec plus de 11 % du vote national, le camp djihadiste est beaucoup plus fort qu’il ne l’était il y a une décennie. Et pour la première fois de l’histoire du pays, les partis laïcs, jusque-là majoritaires, sont en net recul.

« La dictature militaire a créé un vide qui a aussitôt été comblé par les partis religieux, observe Affrasiab Khattak. Compte tenu de l’ambiguïté de la politique de Moucharraf, la plate-forme électorale du MMA a été essentiellement basée sur une opposition totale à l’Amérique et à sa campagne antiterroriste. »

Essentiellement voué à l’islamisation de la société pakistanaise, le programme du MMA prévoit, entre autres, l’obligation à la prière cinq fois par jour, l’imposition de la charia, l’interdiction de la télévision câblée et la ségrégation des femmes.

L’hostilité du nouveau gouvernement envers certaines organisations non gouvernementales qui œuvrent dans les deux provinces frontalières est par ailleurs alarmante. Dans ce nouveau contexte national, la société civile n’a plus le pouvoir d’agir librement. Son espace se rétrécit quotidiennement.

Et les dernières élections n’auront pas servi non plus à réduire l’influence de l’armée. Depuis la formation du Pakistan, l’armée est la puissance tutélaire de l’État et l’épine dorsale du régime. « L’armée est un État au sein d’un État, constate Khattak. Elle jouit d’un monopole sur le gouvernement […] Avec les élections d’octobre dernier, l’armée n’a pas transféré le pouvoir, elle l’a simplement partagé à l’interne. »

Malgré le mythe qui veut que l’armée dirige le pays efficacement, les dépenses militaires ont fait saigner l’économie pakistanaise. « Aujourd’hui, le pays s’écroule sous le poids de l’armée », soupire Khattak. Des quelque 56 millions de Pakistanais, environ 40 % vivent sous le seuil de pauvreté. Un chiffre qui, selon certains analystes, a grimpé de 27 % au cours de la dernière dictature.

Alors qu’armée et islamistes se mêlent et se confondent, une crise de légitimité s’étend à toutes les institutions pakistanaises. La plus récente victoire des islamistes n’est qu’une manifestation politique du malaise social qui affecte le pays. Reste à voir quelle sera la stratégie américaine vis-à-vis de son allié pour protéger ses intérêts dans la région.

Catherine Pappas, journal Alternatives


L’auteure est chargée de projet pour l’Asie centrale à Alternatives.

Au Pakistan, la victoire inattendue des parties islamistes lors des dernières élections a causé une grande surprise. Cette victoire gieux, avec leur agenda social pour le moins rétrograde, menace la stabilité politique, culturelle et sociale du pays.