Journal des Alternatives

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Les dessous de la crise politique en Ukraine

Vladimir ZLENKO, 7 décembre 2004

La tragique histoire de l’Ukraine a été structurée par diverses formes d’oppression nationale qui se sont succédées et qui ont pendant longtemps coupé le pays en deux. Dans l’Ouest, c’est la domination de la Pologne et de l’Autriche qui a marqué cette histoire.

Dans l’Est, la Russie tsariste s’est imposée pendant des siècles. Autre trait caractéristique, les luttes pour l’émancipation nationale ont été menées sans lien avec les revendications sociales et démocratiques. Quand la réunification du pays s’est faite, c’était sous le joug de Staline. L’Ouest du pays n’a jamais accepté cela. Et partout dans le pays, les Ukrainiens ont résisté contre les politiques concentrationnaires et répressives mises en place par la dictature stalinienne. On connaît l’expression d’usage, « les générations passées continuent de dominer les générations actuelles ».

Avant 1991, le peuple de l’Ukraine n’avait jamais eu l’expérience de leur propre Etat. Après l’implosion de l’URSS et la proclamation de l’indépendance, les Ukrainiens ont développé des options politiques de manière distincte selon la région dans laquelle ils habitent. Encore aujourd’hui, les deux régions du pays, l’Ouest et l’Est, se distinguent par la culture, la mentalité, la vision politique, le potentiel économique La nation se cherche encore un État. Et de toute évidence, elle devra traverser un long chemin parsemé d’embûches avant d’y arriver.

Une histoire de clans

Depuis plus de dix ans, la vie politique et économique de l’Ukraine est dominée par de puissants clans constitués d’« oligarques, » une fusion d’acteurs économiques et de fonctionnaires, souvent liés à des éléments criminels. De manière générale, quatre principaux clans sont à l’œuvre dans la lutte pour le pouvoir et les richesses du pays.

Il y a d’abord le clan de Donetsk (une ville de l’Est de l’Ukraine). Rinat Akhmetov, l’Ukrainien le plus riche du pays (sa fortune est estimée à $3,5 milliards de dollars US), est le chef de ce clan, qui contrôle le « Parti des régions », dont le leader est Viktor Yanukovich. Il y a ensuite le clan de Dnepropetrovsk dirigé par Viktor Pintchouk, qui est le beau-fils du président sortant Leonid Koutchma. Il opère politiquement sous l’égide du « Parti du travail », dont le leader officiel est Sergei Tigipko. Mais Pinchuk qui prétend maintenant se consacrer à ses affaires pourrait revenir à la politique active si l’impasse actuelle persiste. Il y a également le clan de Kiev, dirigé par Viktor Medvetchuk, (chef de l’administration présidentielle) et Grigorii Surkis (propriétaire du club de soccer « Dynamo »). Ce clan inclut le président sortant Leonid Kutchma (il opère sous le nom de « Parti social-démocrate d’Ukraine -unifié) ». Ce parti a subi la défection de Aleksandr Zintchenko (président -adjoint du Parlement) au profit de Viktor Youshtchenko.

Qui est derrière Victor Yushchenko ?

Ces trois clans sont concurrencés par un quatrième groupe, le groupe de l’Ouest qui jusqu’à récemment était en marge du pouvoir. Les intérêts économiques qui sont liés à ce clan estiment qu’ils n’ont pu profiter de la dilapidation (appelée « privatisation ») des biens publics effectués durant la dernière décennie. On compte parmi ce groupe le « roi du sucre » (raffineries), Petr Porochenko, qui faisait partie du parti de Kutchma jusqu’à l’an 2000, et qui est maintenant devenu le chef du « Parti de la solidarité », avec David Zhvaniya, Nikolai Martynenko et Aleksandr Omelchenko (fils du Maire de Kiev). Le clan de l’Ouest compte également Yuliya Timoshenko, la collègue de Pavel Lazarenko (ancien Premier Ministre présentement inculpé aux Etats-Unis pour escroquerie et détournement de fonds), et qui est recherchée par l’Interpol, mais qui jouit d’immunité parlementaire en tant que députée.

Tout ce groupe est derrière Yushchenko et espère que sa victoire fera pencher la balance en leur faveur. Il faut enfin compter dans le bloc pro-Yushchenko des éléments ultranationalistes, quasi-fascistes, dont le « Parti de la liberté » (anciennement le « parti national-socialiste d’Ukraine »). Ce Parti a pour principaux mots d’ordre « L’Ukraine aux Ukrainiens », « Les coquerelles et les Moskaly (Russes) dehors », « L’Ukraine du Syan (rivière de Pologne) jusqu’au Don (fleuve de Russie) « Dictature de la nationcratie », « La Russie ennemie numéro un », etc. Au-delà des distinctions qui opposent les divers clans entre eux, on peut constater que les éléments criminels des grands groupes oligarchiques s’investissent directement dans le système politique : beaucoup sont des parlementaires. Une des raisons bien sûr est qu’en tant qu’élus, ils échappent à toute poursuite criminelle.

Lutte pour la démocratie ou lutte pour le pouvoir ?

Présentement, deux grands clans, l’un dirigé par Yanoukovich, l’autre par Youshtchenko, s’acharnent l’un contre l’autre en exacerbant les tensions entre l’Ouest contre l’Est. D’un côté comme de l’autre, les violations de la loi électorale sont nombreuses. D’un côté comme de l’autre, la vraie question n’est pas tellement la démocratie mais l’accaparement du pouvoir. Et même si Yushchenko bénéficie de l’appui de beaucoup de gens qui en ont marre de la bande de criminels représentée par Yanoukovitch, il n’est nullement certain que le leader de l’opposition qu’on dit appuyé par les Etats-Unis puisse vraiment ramener l’Ukraine sur le chemin de la paix et de la liberté. Les oligarques de l’Ouest s’opposent à toute réforme constitutionnelle. Ils se satisfont du système actuel qui fait que le Président domine le Parlement, une situation qui facilite en fait l’accaparement du pouvoir par un seul homme. Ce qui est contradictoire car Yushchenko en tant que leader de l’opposition reprochait au Président Koutchma d’exercer une dictature grâce à la constitution actuelle. Par ailleurs, le projet de Yushchenko sur le plan social et économique est ambigu.

« L’important est d’aider les riches qui à leur tour aideront les pauvres dit-il. Les travailleurs doivent attendre la générosité des riches ». C’est questionnable dans un pays ravagé par la misère, le chômage et l’exclusion. Certes beaucoup de monde est derrière Yuchtchenko,mais peut-être moins que les médias le rapportent. On sait par exemple (même si les médias n’en parlent pas) que les manifestations en sa faveur sont très généreusement financées et que les étudiants qui sont dans les rues reçoivent un « salaire ». Le mot d’ordre « Yuchtchenko ! » reflète cette réalité contradictoire. Un point positif ressort cependant de la présente crise. Les gens sont dans l’attente et ils discutent. Cette atmosphère est nouvelle en Ukraine. Plusieurs apprennent à résister, à refuser les mensonges, à demander leurs droits. Peut-être que les semences d’une nouvelle Ukraine sont ainsi semées.


• Zlenko dirige l’École pour la démocratie ouvrière en Ukraine. Il a été pendant plusieurs années le Président du Syndicat des travailleurs de l’automobile et de la machinerie agricole d’Ukraine.