Les croyances ne se bombardent pas

lundi 18 octobre 2004, par Naomi KLEIN

Ma première rencontre avec l’Armée du Mehdi de Moqtada al-Sadr a eu lieu le 31 mars. À Bagdad Le chef de l’occupation américaine, Paul Bremer, venait d’envoyer des hommes armés pour fermer al-Hawza, en invoquant que les articles qui y paraissaient et comparaient Bremer à Saddam Hussein incitaient à la violence contre les Américains. Sadr répondit en appelant ses partisans à protester pour exiger la réouverture du journal.

Quand j’ai entendu parler de la manifestation, j’ai voulu y aller. Je me suis couverte d’un foulard et je m’y suis rendue. Les manifestants avaient imprimé des bannières en anglais disant « Laissez les journalistes travailler sans les terroriser » et « Laissez les journalistes faire leur travail ». Ces slogans me semblaient intéressants et j’ai commencé à faire mon travail. Mais j’ai vite été interrompue par un membre du Mehdi, en raison de mes choix vestimentaires. Un autre soldat du Mehdi a agrippé mon traducteur et l’a poussé contre un mur de protection de béton, le blessant sérieusement au dos.

Ce fut une leçon instructive : Moqtada al-Sadr n’est pas un libérateur anti-impérialiste, comme l’ont catalogué certains à l’extrême gauche. Mais Sadr n’est pas non plus le vilain unidimensionnel tant de fois dépeint dans les médias.

La situation exige une position davantage guidée par les principes. Les appels à la liberté de presse de Moqtada al-Sadr n’incluent pas la liberté des femmes journalistes. Mais il doit avoir le droit de publier un journal politique - non pas parce qu’il croit à la liberté, mais parce que, prétendument, nous y croyons. De la même façon, les appels de Sadr à la tenue d’élections et à la fin de l’occupation exigent notre soutien sans équivoque. Non pas parce que nous ignorons la menace que représenterait Sadr s’il était élu, mais parce que croire à l’autodétermination signifie que l’on admette que ce n’est pas à nous qu’il revient de décider de l’issue démocratique.

Ce genre de distinctions nuancées est monnaie courante en Irak : plusieurs personnes que j’ai rencontrées à Bagdad condamnent les attaques contre Sadr y voyant la preuve que Washington n’a jamais eu l’intention d’apporter la démocratie. Elles appuyaient les appels du religieux à la fin de l’occupation et à des élections ouvertes. Mais lorsqu’on leur demandait si elles allaient voter pour lui, la plupart riaient à cette pensée.

Or, il semble qu’en Amérique du Nord, on ait davantage de difficulté à saisir cette idée. Pour avoir défendu cette position, j’ai été accusée d’inventer « des excuses pour les théocrates et les misogynes » par Nick Cohen dans le London Observer, de m’être « naïvement enthousiasmée pour la milice al-Mehdi » par Frank Smyth dans Foreign Policy in Focus et d’être une « socialiste-féministe se pâmant d’admiration pour des fascistes théocratiques » par Christopher Hitchens dans Slate.

Hitchens rationalise son soutien à la guerre ainsi : même si l’objectif des forces américaines est vraiment le pétrole et l’établissement de bases militaires, expliquait-il, la libération du peuple irakien sera un effet secondaire tellement joyeux que les progressistes de partout doivent applaudir les missiles de croisière. Alors que la perspective de la libération demeure une cruelle plaisanterie en Irak, Hitchens prétend maintenant que l’administration anti-femme et anti-gay à la Maison Blanche représente le meilleur espoir du peuple irakien contre le type de fondamentalisme religieux anti-femme et anti-gay de Sadr.

Pour les Irakiens la menace montante du fanatisme religieux est réelle. Mais les forces américaines ne protègeront pas les femmes et les minorités de ce fanatisme davantage qu’elles ont protégé les Irakiens de la torture à Abou Ghraib ou des bombardements à Falloujah et Sadr City.

Le choix ne se pose pas entre fondamentalisme dangereux et gouvernement démocratique et laïc. Il se pose plutôt entre élections ouvertes - risquant de donner le pouvoir aux fondamentalistes, mais permettant aussi aux forces laïques et religieuses modérées de s’organiser - et élections truquées, destinées à laisser le pays entre les mains d’Iyad Allaoui et de ses brutes entraînées conjointement par la CIA et les Mukhabarat, dans la dépendance complète de Washington.

Sadr est pourchassé, non parce qu’il est une menace pour les droits des femmes, mais parce qu’il représente la plus grande menace au contrôle militaire et économique de l’Irak par les États-Unis. Si les exigences de Sadr étaient remplies et le sort du pays entre les mains de la majorité, les bases militaires américaines en Irak seraient sérieusement en péril, tout comme l’ensemble des lois favorables à la privatisation adoptées par Bremer.

Bien loin de réduire le pouvoir d’attraction du fondamentalisme, l’attaque américaine contre Sadr l’a renforcé. Sadr s’est imposé en tant que nationaliste irakien défendant le pays tout entier contre des envahisseurs étrangers. Certains en viennent même à la conclusion qu’il vaut mieux un tyran bien à soi.
J’ai reçu une lettre du major Glen Butler, un pilote d’hélicoptère des Marines, posté à Nadjaf. Le major Butler défend le siège de la ville sainte en disant que lui et ses collègues des Marines essayaient d’empêcher le « mal » des « musulmans radicaux » de se répandre.

Et bien, cela ne fonctionne pas. Les hélicoptères de combat sont efficaces quand il s’agit de tuer des gens. Mais les croyances, sous le feu de l’ennemi, ont tendance à se propager.

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