Les cent jours du gouvernement Trudeau  : le véritable test reste à venir

dimanche 31 janvier 2016, par Michel LAMBERT, Ronald Cameron

L’élection d’un gouvernement majoritaire libéral a été reçue avec un soulagement par la population et les réseaux de la société civile canadienne. Le désir de chasser les conservateurs de Stephen Harper était devenu si important que le soutien à la formation de Justin Trudeau a finalement pris la forme d’une vague de fond. La période de grâce va-t-elle se maintenir encore longtemps ? C’est la question à laquelle nous tentons de répondre dans ce nouveau numéro du Journal des alternatives.
 
La volonté de se défaire des conservateurs a eu raison des craintes de voir Stephen Harper, même minoritaire, se maintenir au pouvoir à la suite de l’affaiblissement des appuis aux néodémocrates. La profondeur du sentiment de changement de gouvernement fut déterminante dans cette élection. Elle résulte notamment de la résistance des groupes sociaux aux politiques néoconservatrices et de leur action politique en vue de chasser le gouvernement, comme plusieurs analystes l’ont reconnu. 
 
Confirmation d’une nouvelle période politique  
 
Le Parti libéral a compris le « momentum » et a voulu envoyer le message que les « choses allaient changer ». Dans un communiqué au lendemain des élections, Alternatives constatait d’ailleurs l’ouverture d’une nouvelle période politique au Canada. Nous considérons que les cent premiers jours du gouvernement Trudeau confirment toujours cette nouvelle réalité et que la période de grâce semble se prolonger au-delà !

Nombreux sont les signes qui participent à accroître la sympathie à l’endroit du nouveau gouvernement. « Le premier ministre mérite un autocollant en forme d’étoile » affirme Aurélie Lanctôt dans la Gazette des femmes, constatant que la composition du caucus ministériel suit les règles de la parité et de la diversité, déjoue tantôt les stéréotypes et porte une forte symbolique. 
 
Au niveau international, Justin Trudeau veut aussi changer l’image du Canada. Au lendemain de l’élection d’octobre, il communique avec Barack Obama pour confirmer que la participation canadienne aux frappes contre Daesh sera interrompue. L’accueil des réfugiés est amorcée, plus lentement que prévu, mais de manière systématique. Sans fixer de cible, Justin Trudeau se rend à la conférence de Paris sur les changements climatiques avec une volonté affichée de reconnaître la menace que ce phénomène exerce sur la population mondiale et sur la planète. Le nouveau gouvernement s’engage à réaliser l’enquête sur les assassinats de femmes autochtones. 
 
La reconnaissance de la société civile  
 
Parmi les premiers gestes du nouveau gouvernement Trudeau, on retrouve cette rencontre privée avec le Congrès du Travail du Canada, une première en 50 ans, et qui devait permettre au gouvernement libéral de retirer le projet de loi C377 comme le réclamaient les syndicats. Plus récemment, le gouvernement consentait à remettre les avantages aux fonds de travailleurs, ce que les organisations syndicales québécoises en particulier réclamaient depuis l’élection. De tels gestes à l’endroit du plus ancien des mouvements sociaux indiquent une ouverture certaine envers les organismes de la société civile. 
 
Il y a deux semaines, la ministre du Revenu national, Diane Lebouthillier, a annoncé qu’elle met fin aux vérifications des activités politiques des organismes de bienfaisance. Alternatives a fait l’objet d’une telle vérification, mais aucune mesure n’a été mise en place. Le changement de ton est aussi remarquable. On pouvait lire dans le communiqué que le gouvernement libéral « reconnaît que les organismes de bienfaisance jouent un rôle essentiel dans notre société ». 
 
Quel type de croissance pour « la classe moyenne »
 
Toutefois, au niveau des orientations économiques, peu de place à ce jour est faite aux organismes et aux réseaux sociaux dans la stratégie de relance économique et de soutien financier des organisations. En effet, rappelons que le discours économique libéral développé lors des élections reposait sur la relance de la consommation et la classe moyenne. Bill Morneau, dans les consultations engagées dans la préparation du budget, répète que ses préoccupations portent sur la croissance économique, dans un contexte de ralentissement économique. 
 
D’ores et déjà, des allègements fiscaux pour les contribuables à revenus moyens ont été annoncés ! Le financement de ces mesures ne sera qu’en partie comblée par une hausse des impôts des plus riches. Combinées aux annonces d’investissements publics dans les infrastructures, la politique libérale au niveau économique est on ne peut plus traditionnelle et s’apparente à la relance de la consommation dans le but de soutenir la croissance. Néanmoins, la même question doit être posée sur ce plan  : quel type de croissance et au bénéfice de qui ? 
 
Alors que le gouvernement se présente comme un partisan de la lutte aux changements climatiques, l’orientation économique demeure centrée sur les économies traditionnelles, voire moribondes. Quelle place occupe réellement les investissements dans le développement durable ou les énergies renouvelables ? 
 
Choisir la lutte aux changements climatiques au détriment de l’industrie des sables bitumineux  
 
Le Parti libéral est le cadre politique historique du capitalisme canadien. Sur ce plan, le gouvernement Trudeau sera très rapidement confronté aux vraies questions, celles qui sont associées à la poursuite de TransCanada contre le gouvernement américain concernant le pipeline Keystone  : la lutte aux changements climatiques vs le soutien à une économie basée sur les énergies fossiles.
 
Le gouvernement Trudeau choisira-t-il la lutte aux changements climatiques en s’opposant aux développements de l’énergie fossile et du pipeline Énergie Est, indépendamment des entraves que ça peut causer à certaines entreprises canadiennes comme TransCanada ? Ou optera-t-il simplement de soutenir la consommation et la croissance des investissements, sans égard aux orientations vers les énergies renouvelables, les alternatives à la société de consommation et au soutien de l’action des ONG auprès de la population canadienne, comme ailleurs dans le monde via l’aide internationale ?
 
La réponse faite par le maintien de la vente d’armement militaire à l’Arabie saoudite, fait dire à notre chroniqueur que les libéraux de Trudeau empruntent la même voie que celle des conservateurs d’Harper lorsqu’il s’agit de ne pas porter préjudice aux vieilles industries canadiennes !
 
La communauté municipale de Montréal, à l’instar de l’Union des municipalités du Québec, a adopté une position contre le développement d’Énergie Est. Bravo. Le gouvernement Trudeau doit entendre les voix qui s’objectent à un tel développement, même si une telle décision pourrait porter un coup sévère à l’avenir de l’industrie canadienne des sables bitumineux. Il s’agit là d’un véritable test pour le nouveau gouvernement, qui peut faire basculer la « lune de miel » en cauchemar.

Le présent numéro du Journal des alternatives est une contribution au bilan des cent jours du nouveau gouvernement libéral. Sans être exhaustif, nous avons cherché à traiter de principaux sujets qui interpellent le nouveau gouvernement. En plus de la question de l’armement, on retrouve celle des accords commerciaux et des changements climatiques, celle concernant la position du nouveau gouvernement sur la Palestine, les orientations concernant la coopération internationale, celles concernant les populations autochtones.

À propos de Michel LAMBERT

Directeur Général

Co-fondateur d’Alternatives, et actuel co-Président de l’AQOCI, Michel Lambert est convaincu de l’importance de regrouper les groupes et organisations de la société civile, ici et ailleurs pour promouvoir les principes démocratiques, l’égalité et l’équité pour tous.

Il a tour à tour développé plusieurs des programmes de solidarité internationale d’Alternatives en plus de lancer et animer de multiples campagnes de justice sociale au Québec et au Canada. Il a dirigé l’antenne d’Alternatives en République démocratique du Congo entre 2002 et 2005 avant de prendre la direction de l’organisation en 2007.

Michel Lambert est membre du Conseil de Gouvernance d’Alternatives International et du Conseil d’administration d’Alliance syndicats et tiers-monde. Il a aussi été membre des Conseils de l’Agence québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) entre 2009 et 2013, de l’Association pour le progrès des communications (APC) entre 2008 et 2011 et de Food Secure Canada entre 2009 et 2012

Il représente enfin Alternatives au Conseil International du Forum social mondial et au sein de diverses coalitions québécoises et canadiennes dont notamment, les coalitions Pas de démocratie sans voix, Voices/voix et le Réseau québécois de l’intégration continentale - RQIC.

Michel Lambert a joué un important rôle de mobilisation et de construction lors du récent Forum social des peuples tenu à Ottawa en aout 2014

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