Journal des Alternatives

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Les arbres, protecteurs du tsunami

Patrick ALLEYN, 4 avril 2006

Les forêts côtières en Inde, là où elles existent encore, ont épargné des dizaines de villages du tsunami. Après la catastrophe, des scientifiques indiens mobilisent les pêcheurs et les tribus du littoral pour planter des arbres, et sauver les mangroves.

Tamil Nadu, Inde - Le jour du tsunami, Sivasankaran, comme tout son village, a vu les vagues géantes s’avancer dans la mangrove, forêt de palétuviers poussant dans l’eau et la vase en bordure des rivages. « À la troisième, la mer a monté et a pris nos bateaux, mais elle n’a pas démoli nos maisons, relate le pêcheur. Les arbres de la mangrove nous ont protégés. »

Plus au nord, à la même distance de la côte (1,6 km), le village voisin a perdu toutes ses maisons et dix de ses habitants ont disparu. « Il n’y avait pas de forêt pour freiner les vagues et tout a été détruit », explique Sivasankaran.

Cette constatation des habitants de Pichavaram, dans le Tamil Nadu, en Inde, rejoint les conclusions des scientifiques. Les mangroves protègent les littoraux de l’érosion et des raz-de-marée en absorbant « 70 à 90 % de l’énergie des vagues », rapporte le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).

Restaurer les mangroves

L’impact du tsunami dans l’océan Indien, en décembre 2004, aurait été bien moindre si l’activité humaine n’avait pas détruit les mangroves et autres forêts côtières, estiment les spécialistes du PNUE. En effet, plus du tiers de ces écosystèmes côtiers naturels a disparu depuis vingt ans, pour laisser place à des hôtels ou à l’aquaculture de crevettes.

Dans le Tamil Nadu, au sud de l’Inde, les variétés végétales formant les mangroves s’éteignent à cause du détournement de l’eau douce par l’agriculture et les barrages de plus en plus nombreux, explique Dr Selvam, responsable de la sauvegarde des mangroves à la Fondation de recherche M.S. Swaminathan, basée à Madras. Depuis 1992, ce chantier environnemental, financé entre autres par le Canada, mobilise les communautés et les pêcheurs vivant dans ces forêts humides côtières pour des opérations de reboisement, d’aménagements de canaux et d’activités économiques durables.

Embauché à 17 ans dans le projet de restauration de mangroves, Nagamuthu, de la communauté indigène Irula de Pichavaram, était le seul de son village à savoir lire et écrire. Depuis dix ans, Nagamuthu est animateur à temps plein pour la Fondation Swaminathan.

« Nous avons d’abord créé un comité de village, puis creusé des canaux pour régénérer la végétation qui baignait dans de l’eau stagnante », relate Nagamuthu. Les leaders du village ont décidé de verser 70 % des salaires aux ouvriers du chantier. « Les 30 % restant, précise Nagamuthu, nous les utilisons pour des projets communautaires, comme l’amélioration de notre temple et des repas dans l’école construite par la Fondation. »

Au début de son intervention, Dr Selvam dirigeait une équipe de trente spécialistes et animateurs. « Nous ne sommes plus que trois, indique le scientifique. Tous ces salaires sont maintenant versés aux populations locales. » La plupart compte parmi les deux groupes les plus défavorisés de la société indienne : les Adivasis, indigènes majoritairement analphabètes, et les Dalits ou Intouchables, la classe sociale la plus basse du système de castes hindou. Les mangroves leur fournissent vivres (poissons, crabes, crevettes), bois de chauffage et de construction... et protection contre les désastres naturels. Depuis 1993, le gouvernement indien s’est associé à la Fondation Swaminathan et à trente-trois villages pour restaurer 1500 hectares de mangroves sur la côte est de l’Inde.

Ce modèle de développement alliant pouvoir local, lutte contre la pauvreté et protection de l’environnement contraste avec l’aménagement des vastes bassins d’élevage de crevettes installés en lieu et place des mangroves dans l’État d’Orissa, au nord-est de l’Inde. Financés par la Banque mondiale, ces élevages intensifs de pisciculture sont concédés à de riches investisseurs. Les populations locales, sans titre de propriété, sont déplacées. Mais après trois ou quatre ans, la contamination et les épizooties forcent l’abandon des élevages.

« Les mangroves constituent une des barrières naturelles contre les cyclones et les raz-de-marée », explique Dr Selvam, qui est un biologiste marin. « Ailleurs, nous plantons d’autres types de forêts, avec des pins Casuarina, notamment, pour protéger les villages de pêcheurs installés tout près des plages. »

Les mangroves tropicales, en constituant des nourriceries pour poissons, des filtres naturels et une défense côtière, valent plus de 1000 $ l’hectare. Une fois défriché pour faire place à la culture de crustacés, le même terrain ne vaut plus que 200 $ l’hectare, révèle le PNUE dans un rapport publié en janvier dernier. Pourtant, ces zones sont en voie de disparition rapide : le taux de perte des mangroves est supérieur à celui des forêts tropicales. « Et dans un an, quand le tsunami sera loin des mémoires, l’intérêt nouveau pour les mangroves risque de s’évanouir », s’inquiète Dr Selvam.