Journal des Alternatives

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Les ambassadeurs des Nations Unies pourront-ils « survivre » à la guerre ?

Sarah ANDERSON, 26 mars 2003

Une nation enthousiasmée par la " télé réalité " n’a qu’à s’intéresser à ce qui se passe au Conseil de Sécurité de l’ONU si elle veut de la vraie tragi-comédie.

La discussion à propos du vote prochain concernant guerre en Irak, avec ses intrigues, ses vieilles alliances qui se disloquent comme du vieux tissu, ses petites combines, ses promesses de vengeance, peut faire penser à des émissions comme " Survivor " ou " Marry a millionaire ". (note de traduction : Survivor et Marry a Millionaire sont des émissions de télé-réalité américaine. De la première s’ inspire le Koh Lanta français et dans l’autre la gagnante du jeu peut se marier avec un homme très riche)

Une fuite de l’Observateur de Londres a rendue publique une note officielle américaine qui planifiait depuis le mois dernier la surveillance des résidences et des bureaux des ambassadeurs des pays élus au Conseil de Sécurité. Les espions américains écoutent les discussions privées des ambassadeurs, en espérant découvrir des éléments qui pourraient les aider dans leur manoeuvres pour parvenir à un vote permettant la guerre en Irak. Les premières cibles de l’attaque microphonique sont les ambassadeurs des six pays ayant un siège non permanent au Conseil (Angola, Cameroun, Chili, Bulgarie, Guinée et Pakistan).

Bien que le Mexique ne faisait pas partie des pays concernés par les microphones, il a souffert d’une encore plus grande humiliation publique. Les jours où le président Bush et le président mexicain Vicente Fox se promenaient ensemble en bottes de cow-boy sont de l’histoire ancienne. Dans un ballet "survivor-esque", Bush a attaqué son ami par l’envoi la semaine dernière d’un délégué cachant mal les conséquences néfastes envisagées en cas de réaction à l’opposition déclarée de Fox à la guerre. D’après le Washington Post, l’ambassadeur Tony Garza a dit que le Mexique pourrait s’attendre à de vrais problèmes en ce qui concerne la législation américaine sur des sujets comme l’immigration et le commerce s’il votait de façon contraire à la résolution américaine autorisant la guerre.

Si vous vous demandiez si le "célibataire" Bush choisirait la guerre plutôt que le libre échange, allez simplement regarder ce qui se passe avec le membre du Conseil de Sécurité "Chili". En décembre dernier, les EU et les négociateurs chiliens ont établi un accord d’échange, promis 10 ans plus tôt au Chili.

Malheureusement pour le gouvernement chilien, le Chili était au Conseil de Sécurité ce même mois et le président Bush n’a pas soumis l’accord à l’approbation du Congrès, le soutien du Chili pour la guerre étant le prix à payer pour qu’il le fasse.

L’intensité visqueuse de la campagne de pression américaine a partout dans le monde nourri un sentiment d’indignation. Ici, en Amérique, on trouve plutôt cela divertissant. En opposition avec la soi-disant "coalition de la volonté" de Bush, nous avons ici la coalition du porte-monnaie, la coalition des gros billets. Des dessinateurs ont croqué Bush en train d’acheter les membres de la coalition sur E-bay, et ont renommé ses conseillers " Republic of Don " et " Cheneystan ".

Mais cette catastrophe en ce qui concerne le vote devrait être plus qu’un divertissement pour les Américains. Le but de l’Administration Bush est que l’effort de guerre apparaisse comme un multilatéralisme original. C’est important pour Bush, car presque tous les sondages montrent que les Américains ne veulent pas partir en guerre seuls. Les Américains devraient s’indigner d’un " consensus " aussi fallacieux que les millions de Joe le millionaire.

Si les gens s’intéressaient vraiment aux Nations Unies, alors ils devraient aussi s’intéresser à l’intégrité des actions des Nations Unies, surtout quand tant de vies sont en jeu. Le président Bush a alerté l’ONU en disant qu’elle était en train de perdre sa légitimité si elle n’autorisait pas la guerre en Irak. Mais quelle sera la légitimité de l’organisation si ses décisions ne sont pas fondées sur le droit international mais résultent de corruption, d’intimidations et d’écoutes secrètes ? Même si l’Administration gagne la seconde résolution, leur campagne de gesticulation maladroite garantie que le résultat sera vu comme une mauvaise plaisanterie.

Une chose que les chaînes de télé aiment avec la télé réalité, c’est que la production ne coûte jamais cher. Ce n’est cependant pas la même chose pour la guerre de Bush - ces gesticulateurs offrent des cargaisons d’argent du contribuable pour acheter le soutien à la guerre. Le gouvernement turc, par exemple, a reçu une allocation de 6 milliards de dollars en échange de son soutien à la guerre et de son accord pour l’utilisation de ses bases par les Américains. Si la réponse finale des Turcs est " non ", l’administration devrait réfléchir à utiliser de l’argent pour acheter le soutien des communautés américaines ayant besoin d’argent, plus de 120 d’entre elles ayant déjà confirmé des résolutions s’opposant à une guerre préventive.

Dans le dernier épisode, les Ambassadeurs des Nations Unies et les dirigeants nationaux des pays du Conseil de Sécurité se maintenaient étonnement bien devant l’assaut américain. Leur force s’appuie sur l’ opposition écrasante des peuples à la guerre, pas seulement dans leurs propres pays, mais aussi dans le monde entier. Alors que l’intrigue de notre histoire arrive au grand vote final, les Américains devront montrer qu’ils attendent plus de leur Président que des petites combines dignes de " Survivor ". Ils veulent un engagement pour un vrai multilatéralisme et une vraie démocratie. Si les Etats-Unis veulent être un vrai leader mondial, alors, il n’y a rien d’autre à atteindre.


L’auteur est membre de Institute for Policy Studies et co-auteure du compte-rendu " Coalition consentante ou coalition contrainte ? "

Pour plus d’information : http://www.ips-dc.org/coalition.htm