Journal des Alternatives

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Les Murs murmurent - 1989 – 2009 Vingt ans de remparts

Benjamin Moriamé, 9 novembre 2009

« On parle souvent de la violence de la rivière.
Mais bien peu de la violence des rives qui l’enserrent. »
Berthold Brecht

On n’a jamais construit tant de murs entre les peuples que depuis vingt ans ! Pourtant, la commémoration de la chute du Mur de Berlin bat son plein, en ce début novembre, presque sans un regard sur les cicatrices géopolitiques qui balafrent le « monde moderne ». Or, une commémoration entièrement tournée vers le passé est une commémoration aveugle, un nécessaire regard dans le rétroviseur oublieux de la route – et même des murs – devant soi.

« Ignorer l’Histoire, c’est se condamner à la revivre », disait le grand historien et philosophe Ernest Renan. Dans le prolongement de son idée, on comprend aujourd’hui qu’oublier le présent, c’est se condamner à revivre l’Histoire, quand les commémorations en grandes pompes fonctionnent comme des oeillères.

Les murs actuels ont pourtant beaucoup de choses à nous dire sur notre société « globale », que l’on devrait peut-être désigner plutôt comme « désintégrée ». Chaque mur porte un message différent, découle de causes multiples et engendre des conséquences variables. Mais, pour surmonter la cacophonie, on peut tenter de trier les remparts géopolitiques actuels. Dans un essai de typologie synthétique, nous avons identifié trois genres de murs.


La pire attaque, c’est la défense

1. Les « murs à l’immigration » sont sans doute les plus faciles à regrouper, même si les Etats-Unis invoquent aussi la « lutte contre la drogue » pour justifier les 1200 km de murs et barrières qu’ils ont construits ces dernières années le long de leur frontière avec le Mexique. L’Union européenne, en revanche, n’a pas tenté de camoufler l’objectif anti-immigratoire des barrières dressées aux frontières entre l’Espagne et le Maroc, devant les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, sur le continent africain. La palme de la diversion douteuse revient donc au Botswana, qui a invoqué la lutte contre la grippe aviaire tandis qu’il édifiait en 2003 une séparation d’avec le Zimbabwe, dont les habitants fuient le régime de Mugabe.

Ces murs, quoique « défensifs » et bâtis sur des frontières reconnues, ne sont pas exempts de violence. Bien au contraire. Le journal espagnol El Pais (22/08/2006) a rapidement démontré que le contournement auquel le Mur force les émigrants latino-américains engendre des milliers de morts. Même constat en Méditerranée ou dans l’Atlantique. Ces murs a priori « passifs » ressemblent furieusement à une application active de la non-assistance à personne en danger, considérant les textes du droit international par lesquels les Etats s’engagent à accueillir toute personne en danger dans son pays. Sans parler de l’article 13 de la Déclaration des droits de l’Homme, qui prévoit que « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

2. Un second type de murs peut être perçu comme défensif : ce sont les « murs de tensions ». Ces murs sont érigés entre deux territoires sous tensions, mais dans le cadre d’un conflit relativement apaisé et sur des frontières reconnues ou tolérées par les parties. Les deux Corées en fournissent un bon exemple toujours debout : 241 km. À Belfast, en Irlande du Nord, un mur de ce type persiste sur 15km d’un ancien territoire disputé, même s’il n’est plus hermétique aujourd’hui. Néanmoins, il tient les communautés protestantes et catholiques à distance l’une de l’autre. Le Mur de Berlin appartenait en grande partie à cette catégorie, même si le Mauer avait clairement aussi une visée de lutte contre l’émigration.


L’hydre ressuscité de Berlin

Les murs de tensions traînent derrière eux de lourdes conséquences pour la vie quotidienne de leurs « riverains ». Comme le Mur de Berlin nous l’a appris, ces remparts coupent souvent une famille en deux, amputent largement le tissu socio-économique, empêchent le dialogue entre les régimes politiques et dessinent à l’encre indélébile une cicatrice qui rend le passé difficile à surmonter et, par conséquent, la paix presque pénible à conclure ou à garantir dans la durée. Après la chute du Mur, les barrières mentales seront d’autant plus difficiles à effacer.

3. Les lourdes conséquences des murs de tensions sont souvent observables à la puissance dix aux abords d’un troisième type de murs : il s’agit des « murs d’annexion ». On en trouve de bons exemples au Sahara occidental – 2000 km de barrières dressées par le Maroc contre les indépendantistes du Front Polisario agissant au nom des peuples nomades Sarahouis – dans les territoires occupés Palestiniens – 703 km de béton et de grillages par lesquels Israël annexe de facto Jérusalem, les zones fertiles du Nord et la plus grande partie de ses colonies, sous couvert de lutte anti-terroriste – au Cachemire – 550 km pour « lutter contre le terrorisme » et, surtout, s’assurer de ne pas perdre le contrôle des ressources en eau de la région.

Les frontières floues, les conflits et l’immixtion entre les populations rendent ces murs particulièrement insupportables. Le cas des territoires occupés palestiniens illustre l’impact de ces murs à un niveau paroxystique. D’une part parce que le petit territoire de Gaza, en plus d’être entièrement encerclé, fait l’objet d’un blocus qui touche jusqu’aux médicaments. D’autre part parce que le Mur érigé en Cisjordanie a la particularité – qui le rend unique au monde – de connaître un tracé extrêmement sinueux, composé de nombreuses boucles.

Environ un demi-million de Palestiniens se trouvent ainsi isolés du cœur du pays : la moitié entre la frontière et le Mur, l’autre moitié entre les méandres du Mur. Au vu de ses conséquences sur la vie économique, le tissu social, l’éducation et les soins de santé, entre autres, le Mur israélien (dont la Cour internationale de justice recommande la destruction depuis cinq ans) constitue un summum dans l’histoire de l’humanité.

Ce qui compte aujourd’hui, pour faire réellement tomber les murs, c’est de bien comprendre les barrières mentales qui nous les font ériger. À défaut, un mur tombé peut être remplacé par une kyrielle de successeurs, comme le Mur de Berlin, comme l’hydre, animal mythologique dont la tête repousse en deux exemplaires quand on la lui coupe.

Au pied du Mur des inégalités

Derrière ces nombreux murs physiques – on pourrait en citer encore beaucoup d’autres – se dressent effectivement des murs invisibles. Les murs visibles ne forment que la partie émergée d’un iceberg. En hissant son regard par-dessus les remparts, en grattant la couche superficielle des murailles, on découvre quelques murs invisibles qui en disent long : le mur du rejet et des discriminations, le mur fantasmé que constitue l’idée de « choc des civilisations » ou encore, le plus éloquent de tous les murs, celui des inégalités, à l’image de ces murs en construction autour des favelas de Rio.

Comment ne pas voir les murs américain et européen comme ceux d’une forteresse érigée contre la misère ? Comment nier que les murs d’annexion visent avant tout à s’accaparer des ressources disputées (eau, hydrocarbures, lieux saints, terres fertiles…) plutôt qu’une hypothétique et éphémère sécurité ? Comment ignorer que les replis identitaires découlent d’injustices sociales et géopolitiques ?

Le Mur des inégalités se dresse entre nous chaque jour un peu plus haut, au Nord comme au Sud de la mappemonde. Quelques chiffres en disent long : en 1960, les 20% les plus riches de la population mondiale possédaient 70% des richesses mondiales. Les 20% les plus pauvres en détenaient 2,3%. Quarante années plus tard, les riches possèdent 90% des richesses de la planète. Les pauvres, eux, n’en détiennent plus qu’1%.

Quant au « fossé » Nord-Sud – que l’on devrait rebaptiser Mur Nord-Sud pour son caractère non-naturel – il est toujours bien présent. Les avoirs des trois premiers milliardaires au monde dépassent la somme des PNB de tous les pays en développement. Trois individus pèsent donc matériellement plus lourd que 600 millions de personnes !

Ces chiffres nous éclairent sur l’ampleur du Mur des inégalités mais, surtout, nous rappellent que l’édifice poursuit sa route de plus belle aujourd’hui. Un mécanisme mortifère est à l’œuvre, partout où les murs physiques ont droit cité, mais aussi partout où le Mur des inégalités s’insinue.

Qui bâtit ce Mur ? La mondialisation est souvent montrée du doigt. Pourtant, c’est peut-être l’absence de mondialisation – pour tous et dans tous les domaines – qui est en cause. Le jeu économique a été globalisé, sans que les règles ne le soient. Et en l’absence de règles, c’est la loi du plus fort qui prévaut. Tel est le message le plus incontournable dont ces vingt ans de murs sont porteurs. L’essence de leurs murmures.


Benjamin Moriamé, journaliste indépendant et chargé d’éducation à la FUCID, Forum universitaire pour la coopération internationale au développement