Les Boliviens flirtent avec la rupture politique

lundi 6 décembre 2004, par Frédéric DUBOIS

La Paz, Bolivie — « C’est un quasi-miracle électoral » lance dimanche soir Juan Del Granado lors d’une conférence de presse délirante. « La Paz a son maire, La Paz a son maire », rajoute-t-il, sourire aux lèvres, devant une foule de militants du mouvement MSM (Mouvement sans peur), venue prêter main forte au maire réélu. Avec 45,8% des voix lui étant imparti par les résultats préliminaires, Del Granado, candidat de centre-gauche, se voit confirmer un second mandat de cinq ans à la tête de la métropole bolivienne.

S’il y a continuité dans quelques villes importantes de Bolivie tel La Paz, El Alto et Potosí, il faut lire ces élections municipales sous le signe d’un changement profond de mentalité politique. Le peuple indique sans équivoque son rejet des partis traditionnels et hésite à endosser une formation politique unique.

Lassés par la corruption, les Boliviens avaient déjà marqué le coup en évinçant du pouvoir Gonzalo Sánchez de Lozada, suite au bain de sang dans lequel s’est soldé un soulèvement populaire anti-privatisation en octobre 2003. Cette fois, les mouvements citoyens tel le MSM, nouvelles créatures électorales qui ameutent bon nombre d’ex-politiciens, deviennent majoritaires au sortir du scrutin. Ils marginalisent du même coup le MNR, la NFR et dans une moindre mesure, le MIR, trois partis qui ont occupé les premières loges aux présidentielles de 2002. Le parti au pouvoir du président Carlos Mesa Gisbert (MNR), devra se satisfaire d’un pourcentage du vote populaire en-deçà de 10%.

Le parti de gauche MAS (Mouvement vers le socialisme) va quant à lui à contre-courant et consolide timidement ses appuis à la grandeur du pays. S’il n’arrive pas à prendre le contrôle d’une ville d’importance, un nombre significatif de conseillers représenteront désormais cette option. Son très médiatique dirigeant Evo Morales, chef du puissant syndicat des travailleurs de la Coca, devra cependant démontrer que le MAS peut jouer ses cartes au niveau urbain et pan-national, s’il veut assouvir ses ambitions présidentielles en 2007.

Fortement respecté et appuyé en milieu rural par ses prises de position en faveur du travailleur paysan, minier et autochtone, le MAS devra montrer ses dents dans les conseils municipaux où il a réussi à percer. Il est le seul parti à avoir refusé le montant normalement octroyé aux partis politiques par la Cour nationale électorale, sous prétexte que le pays n’en a pas les moyens. Le MAS devra poursuivre cette croisade et se montrer intraitable quant à la responsabilité fiscale des municipalités.

Si les analystes politiques dans les médias boliviens ont passé sous silence le vote en faveur des communautés autochtones depuis peu habilitées à présenter des candidats, ils ont amplement élaboré sur le vote urbain (38% des habitants vivent en milieu urbain ou semi-urbain). Les analystes ont aussi préféré ne pas faire mention du fossé entre hommes et femmes élus. Dans les quatre villes les plus populeuses (Santa Cruz, La Paz, Cochabamba et El Alto), seulement douze femmes seront conseillères, contre trente-quatre conseillers.

La participation massive de 4,5 millions d’inscrits aura permis de combler les postes laissés vacants dans 327 conseils municipaux à travers le pays. La journée a été marquée par quelques échauffourées et dénonciations d’irrégularités mineures. Les prochains rendez-vous
électoraux seront la composition de l’assemblée constituante de 2005 et les présidentielles de 2007.


L’auteur est journaliste indépendant.
Vous pouvez voir l’ensemble de ses reportages sous www.patagoniabolivia.net

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