Le tiers-monde rejette un marché de dupes

jeudi 21 août 2008, par Jacques B. Gélinas

Le Cycle de Doha, c’est la tentative ratée de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de faire croire aux dirigeants du tiers-monde que l’ouverture tous azimuts de leurs marchés aux produits, services et capitaux des pays riches est synonyme de développement. Mais cette fois, ces dirigeants, auparavant si dociles, ont refusé d’avaler la couleuvre.

En juillet, l’OMC a convoqué à son siège social de Genève un groupe sélect de pays membres pour une rencontre dite de « la dernière chance ». Il s’agissait en fait d’un effort désespéré pour amener les dirigeants du tiers-monde à conclure le cycle du développement lancé à Doha, en 2001. Il fallait les convaincre d’endosser le vaste programme de libéralisation mis de l’avant par l’OMC, mais concocté de fait par les pays du Nord pour les pays du Sud. Or, une fois de plus, malgré les pressions exercées sur eux depuis sept ans, les dirigeants des pays sous-développés ou en émergence ont refusé de plier.

L’intrusion de l’OMC dans un domaine qui n’est pas le sien

Les technocrates de l’OMC s’étaient crus bien malins en donnant le nom de « Cycle du développement » à ce marathon de négociations. En effet, les pays en mal de développement se plaignent depuis toujours de ce que leurs préoccupations n’ont jamais été entendues ni par l’OMC ni par son ancêtre le GATT. Or, voici qu’à Doha le développement devenait l’objectif prioritaire d’un nouveau cycle de négociations.

Manœuvre habile, mais périlleuse car l’OMC se faisait ainsi porteuse d’attentes et d’enjeux qui dépassent largement son mandat. Qu’à cela ne tienne ! Créée en marge et même au-dessus de toutes les autres organisations gouvernementales internationales, y compris de l’ONU, l’OMC a tendance à se substituer, chaque fois qu’elle en a l’occasion, aux institutions onusiennes chargées du développement, de la culture, de la santé ou même de l’agriculture et de l’alimentation. Une véritable imposture. Car son action devrait normalement se limiter au commerce, comme l’indique son nom. Mais, au lieu de cela, les multiples accords signés lors de sa création lui permettent de régenter sur tout ce qui, d’une façon quelconque, est trade-related, c’est-à-dire en lien avec le commerce. Concernant le développement, le lien est fort puisque, selon ses dirigeants, « le commerce international est le moteur du développement ». Un postulat démenti par les faits, mais avalisé par l’élite économique internationale.

Les faux postulats de l’OMC concernant le développement

Quatre postulats fondent l’intrusion de l’OMC dans le champ du développement :

1- Le commerce constitue, avec l’investissement direct étranger, le moteur du développement.

Les faits : le commerce en soi, s’il enrichit les commerçants avisés, ne produit ni plus-value, ni valeur ajoutée. Le commerce international peut, jusqu’à un certain point, contribuer au développement, pourvu qu’il s’avère équitable. Ce qui, en premier lieu, lance et pérennise le développement, c’est l’investissement productif, effectué en priorité dans l’agriculture ; c’est à partir des surplus réalisés en agriculture que les pays aujourd’hui industrialisés ont accumulé le capital nécessaire à leur industrialisation.

2- Le protectionnisme est toujours mauvais, même quand il s’agit de protéger l’agriculture vivrière ou les industries naissantes d’un pays.

Les faits : tous les pays aujourd’hui développés ont protégé leur agriculture et leurs jeunes industries, pendant tout le temps nécessaire à une accumulation initiale de capital. En Angleterre, les lois interdisant l’importation de céréales pour protéger l’agriculture sont demeurées en vigueur pendant près de deux siècles, soit de 1660 à 1846. Les États-Unis ont, à l’origine, pratiqué un protectionnisme étanche. Et l’on sait comment ils ne se gênent pas pour le pratiquer encore aujourd’hui, comme on l’a vu dans la saga du bois d’œuvre. Les pays en développement craignent, avec raison, qu’un plus grand accès des produits et services du Nord à leurs marchés contribue à la désindustrialisation de leurs économies toujours fragiles.

3- Les produits agricoles sont des marchandises comme les autres.

Les faits : jusqu’à l’avènement de l’ALÉNA, en 1994, et la signature la même année de l’Accord sur l’agriculture, sous l’égide de l’OMC, les produits agricoles se trouvaient exclus des accords de libre-échange. Pourquoi cette exception ? Parce que les dirigeants d’alors reconnaissaient que les aliments ne sont pas des marchandises comme les autres ; l’humain peut se passer de tout ce qui circule sur le marché – autos, radios, ustensiles, jouets, etc., mais pas de nourriture. L’ouverture des frontières en matière d’agriculture constitue une menace pour l’agriculture vivrière des pays du Sud et donc pour le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes.

4- L’ouverture des marchés aux produits étrangers est bénéfique à tous, riches ou pauvres.

Les faits : l’ouverture des marchés profite surtout à ceux qui jouissent d’un surplus de production et qui ont les moyens de faire voyager leurs produits et leurs capitaux. Dans le domaine agricole, cette ouverture profite aux multinationales de l’agrobusiness, non aux paysans du tiers-monde. Le ministre du Commerce de l’Inde, Kamal Nath, a exprimé cette réalité dans une phrase lapidaire qui a scellé le sort de la rencontre de Genève : « Je suis prêt à négocier un accord de commerce, pas la vie d’agriculteurs pauvres. » Ceux-ci représentent 60 % de la population de l’Inde, et plus encore dans beaucoup de pays du tiers-monde.

Non à un marché de dupes

Que voulaient les principaux protagonistes – les États-Unis, l’Union européenne et le Japon - du Cycle de Doha ? De nouveaux marchés pour écouler leurs surplus de produits agricoles et industriels, pour vendre leurs services et pour investir leurs capitaux. Où se trouvent les nouveaux marchés encore inexplorés ou insuffisamment exploités ? D’abord dans les pays émergents – Brésil, Chine, Inde et autres – où vit plus de la moitié de la population mondiale et aussi dans les pays les moins avancés, au risque de les appauvrir encore plus et de provoquer des émeutes de la faim, comme c’est le cas dans une quarantaine de pays.

En retour, les pays riches promettent une ouverture relative de leurs marchés aux produits agricoles du Sud. Ouverture relative, car les États-Unis et l’Union européenne n’acceptaient qu’une réduction partielle des subventions énormes qu’ils versent à leurs agriculteurs et aux multinationales de l’agrobusiness.
Les dirigeants du tiers-monde ont donc dit non à ce marché de dupes.

L’impasse de Doha est révélatrice de la non-viabilité d’un système pervers dont l’OMC s’est faite le porte-étendard. Le marché soi-disant régulateur et autorégulé est par nature myope et insensible aux problèmes sociaux et environnementaux. Laissé à lui-même, il s’avère incapable d’élaborer une stratégie à moyen et long terme permettant de nourrir tous les humains de la planète dans l’équité et la dignité. Incapable surtout de résoudre les problèmes de développement.

La proposition alternative d’Evo Morales

Dans une lettre ouverte, en marge de la réunion de Genève, le premier président autochtone de la Bolivie, Evo Morales, propose un autre type de négociations « ancrées dans le présent et le futur de l’humanité et de la planète ».

Et il conclut : « En ce XXIe siècle, un “cycle pour le développement” ne peut plus être fondé sur le libre-échange. Il doit au contraire promouvoir un commerce qui contribue à l’équilibre entre les pays, les régions et la Mère Nature, en établissant des indicateurs qui permettent d’évaluer et de corriger les règles du commerce en fonction du développement durable. »


L’auteur a écrit Et si le Tiers-Monde s’autofinançait et le Dictionnaire critique de la globalisation.

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