Journal des Alternatives

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Entrevue avec le lauréat du Booker Prize

Le rêve indien

Emmanuel Martinez, 30 octobre 2008

Balram raconte sa vie : son départ du village vers Delhi, là où il veut réussir, et les moyens pour atteindre son rêve, comme d’assassiner son patron ! Dans son premier roman qui vient de remporter le Booker Prize — le plus prestigieux prix littéraire anglophone —, Aravind Adiga adopte le point de vue d’un homme pauvre qui veut s’enrichir.

Avec The White Tiger, l’auteur de 33 ans dépeint à la fois l’Inde d’aujourd’hui et de demain. Une société effervescente et pleine d’espoir, marquée par une croissance économique fulgurante, mais aux prises avec de nouvelles règles et des malaises sociaux appelés à s’accentuer.
Joint par téléphone à sa résidence de Mumbai, le cinquième Indien à remporter le Booker Prize mentionne qu’il a voulu donner une autre version du miracle indien : « Le boom économique de l’Inde depuis dix ans est phénoménal. Ça change complètement le pays et c’est une bonne chose. Par contre, plusieurs sont laissés de côté, un fait trop souvent ignoré. Une bonne partie du pays ne profite pas de la croissance. »

C’est en voyage au Pakistan pour Time Magazine en 2005 qu’Aravind Adiga développe le cœur de son roman : la relation entre les maîtres et les serviteurs. « J’ai été surpris de voir qu’au Pakistan les serviteurs, les pauvres, sont beaucoup mieux traités qu’en Inde. Évidemment, l’islam est un facteur important », dit celui qui a beaucoup voyagé en Asie du Sud pour son travail de journaliste.

Si le sort des plus démunis en Inde est plus difficile, est-ce à cause du legs du système de castes ? Aravind Adiga préfère nuancer : « Le système de castes est beaucoup plus dynamique que ce que les gens de l’extérieur croient. Pour moi, c’est maintenant les différences basées sur les classes sociales qui comptent le plus et qui s’expriment par l’accès à l’éducation, aux soins de santé ou à l’eau potable. Mon personnage principal passe d’un monde dominé par les castes à celui où règnent les divisions de classe ».
Cette transition vécue par Balram, c’est en quelque sorte ce que vit l’Inde dans son ensemble. Les bouleversements sociaux et économiques sont énormes, mais ils créent des tensions : « Auparavant les pauvres acceptaient leur statut, qui était perçu comme inévitable ou faisant partie d’un ordre naturel, affirme Aravind Adiga. Il n’y avait pas de colère. Historiquement, le taux de criminalité est par exemple très faible en Inde. Mais avec l’exode rural, la fin des castes et l’effritement des structures familiales, le ressentiment s’accroît. Les pauvres sont bombardés de messages voulant qu’ils puissent réussir, qu’ils puissent devenir des entrepreneurs. Mais ils réalisent qu’ils n’ont pas les outils dont disposent les classes moyennes pour atteindre leur rêve : l’éducation, en particulier l’apprentissage de l’anglais, est hors d’atteinte ; les soins de santé inabordables ; et la loi et l’ordre inexistants, puisque la police ne se range pas du côté des démunis. »

Aravind Adiga fait partie de la classe moyenne indienne, celle qui jouit le plus des progrès économiques de l’Inde. Selon lui, « le problème, c’est que les classes moyennes indiennes, qui sont en général libérales, démocratiques et tolérantes, n’ont pas été en mesure d’intégrer les pauvres. La seule façon pour les démunis de gravir l’échelle sociale, c’est par le crime ou les magouilles politiques ».

En ayant comme personnage principal un homme de modeste condition, Aravind Adiga épouse ainsi la langue des couches populaires : « Ce langage est partout. C’est là, il faut seulement écouter. Sans le savoir, la classe moyenne a été conditionnée à ne pas s’approcher des pauvres, à ne pas leur parler. Il faut seulement se défaire de ces tabous pour s’ouvrir à ces réalités. »

C’est ainsi que son personnage dépeint le monde entre les « gros ventres » ou les « petits ventres ». Une façon pour le romancier de jouer avec les mots : « D’un point de vue littéral, de nombreuses personnes souffrent de malnutrition en Inde, tandis que des gens de classe moyenne font de l’embonpoint et ont le diabète. Mais cette expression réfère aussi à des métaphores souvent utilisées en Inde. Par exemple, lorsqu’on dit qu’un politicien mange beaucoup, cela veut dire qu’il est très corrompu ! »