Journal des Alternatives

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Le rêve américain selon les néoconservateurs

Donald CUCCIOLETTA, 23 février 2005

Lors de son discours à la nation, le président des États-Unis a annoncé les grandes orientations conservatrices de son administration en ce qui concerne la société américaine. Soit privatiser les fonds de pension, légiférer l’interdiction des unions gaies et faire renverser le jugement de la Cour suprême des États-Unis de 1971 autorisant l’avortement. Les premières victimes seront les femmes, les gais et les lesbiennes.

L’introduction d’un système de fonds de pension privé abolissant le système étatique sera la fin du New Deal de Franklin Delano Roosevelt qui, depuis 1936, était la pierre angulaire sur laquelle reposait l’avenir des salariés de la société américaine. L’amendement à la Constitution fédérale sur la définition du mariage traditionnel, annoncé par l’administration des néoconservateurs, a pour but de mettre fin aux jugements prononcés depuis un an par les cours de divers États sur la légalité des mariages gais. Abolir le libre choix en matière d’avortement et vouloir limiter les avortements, c’est revenir sur une décision prise par la Cour suprême des États-Unis en 1971. Un jugement connu sous les nom de l’affaire Roe vs Wade. C’est aussi aller à l’encontre de 60 % de l’opinion américaine.

Des organisations sociales inquiètes

Dans ces conditions, des organisations comme NOW (National Organization of Women), NARAL Pro-Choice (un organisme national qui lutte pour maintenir le droit à l’avortement) et la National Organization for Gay and Lesbian Rights sont sur le pied de guerre. Pour elles, il est clair que la volonté de renverser des mesures sociales progressistes répond aux visées idéologiques des fondamentalistes religieux comme Jerry Falwell et les groupes anti-avortement ou anti-gais (tel Family First), ainsi que des compagnies spécialisées en assurances et fonds privés.

Ces organisations sentent également que les cibles visées par l’agenda conservateur sont les droits des femmes et ceux des gais et lesbiennes : deux groupes de la population qui ont été à l’avant-garde pendant 20 ans des transformations sociales et culturelles de la société américaine.

La privatisation des fonds de pension contribuera généralement à l’appauvrissement des femmes, qui sont en grande majorité des travailleuses à temps partiel au salaire minimum, vivant une précarité constante. Elles ne pourront investir dans un fonds privé qui puisse leur garantir un fonds de pension convenable, tout en maintenant un niveau de vie au dessus du seuil de pauvreté. Plus particulièrement, cette mesure frappera les femmes monoparentales. 35 % d’entre elles, occupant un emploi, se considèrent déjà comme pauvres. Dans le cas des Afro-Américaines monoparentales, la pauvreté atteint présentement 45 %.

En 2004, 29 États ont adopté des mesures légales allant à l’encontre du libre choix en matière d’avortement. 26 États ont voté des lois pour interdire l’avortement au-delà de 10 semaines de grossesse. Et 15 autres ont voté différentes mesures contraignantes. Depuis 2000, les Cours suprêmes de 30 États ont dû entendre les revendications de divers regroupements en faveur de l’abolition et de la limitation des avortements. Le mouvement pour l’abolition du jugement Roe vs Wade de la Cour suprême des États-Unis est bien enclenché. En conséquence, George W. Bush a annoncé la nomination prochaine de quatre nouveaux juges à la plus haute cour de justice du pays, « qui défendront des valeurs familiales », a-t-il dit.

De la télévision à la réalité

Depuis environ une quinzaine d’années, le milieu culturel de la télévision, du cinéma et de la littérature avait permis une plus grande visibilité des gais et lesbiennes dans la société américaine. Entre autres par des programmes de télévision comme Will And Grace ou Ellen qui tentent de renverser les préjugés contre l’homosexualité et la bisexualité. Ces programmes n’ont pas nécessairement empêché tous les actes homophobes mais néanmoins ils ont pu créer un espace public pour que les gais et lesbiennes puissent faire avancer leurs droits, et notamment la cause des unions et mariages gais. Le Vermont a été le premier État à légaliser l’union gaie. Les États de New York et du Massachusetts ont suivi.

Pour les fondamentalistes religieux, dont Family First, le temps est venu de réagir. Cette présence accrue des gais et lesbiennes constitue pour eux une atteinte aux valeurs profondément américaines, c’est-à-dire chrétiennes. Ainsi Bush mène-t-il une croisade pour amender la Constitution américaine - loi suprême du pays - afin d’y enchâsser la définition traditionnelle du mariage, soit l’union d’un homme et d’une femme, dans le seul but de la procréation, seule légitimité du mariage aux yeux des fondamentalistes. Une fois l’amendement inscrit dans la Constitution, non seulement les mariages gais seront-ils interdits, mais il pourrait même être possible de contester les unions légales ou libres.
De cette façon, on isolera davantage les gais et lesbiennes et on pourrait même envisager une nouvelle chasse aux sorcières. L’agenda conservateur du président Bush risque de diviser encore davantage la société américaine, mais aussi d’isoler les États-Unis du reste du monde sur le plan social et culturel.


Membre de l’observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM).