Journal des Alternatives

Partenaires

Dossier États-Unis

Le retour de la IVe Flotte

Jules Dufour, 21 août 2008

Démembrée en 1950, la IVe Flotte des États-Unis renaît. Elle patrouille depuis juillet les Caraïbes et les océans qui entourent l’Amérique du Sud. Cette décision a suscité de vives réactions chez les Latino-Américains, car elle est perçue comme une menace additionnelle à l’endroit des pays qui cherchent à s’affranchir de l’hégémonie des États-Unis comme le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie.

La IVe Flotte sera intégrée au Commandement du Sud, le système qui assure la sécurité et la défense des intérêts de Washington dans cette région. Ce système est organisé autour d’un réseau de bases ou d’installations militaires qui permettent aux États-Uniens d’intervenir dans l’ensemble du sous-continent. De plus, les Américains peuvent recourir aux services des armées nationales pour effectuer des missions ou opérations, notamment, contre des groupes qu’ils considèrent comme terroristes, pour empêcher le trafic de drogue ou pour maintenir l’« ordre établi » et la « paix sociale ».

La IVe Flotte est un élément dissuasif déterminant pour ceux qui osent ou oseront poser des obstacles aux visées de Washington. Elle vient aussi consolider les dispositifs du système de défense terrestre.

Le Honduras et la Colombie, piliers des États-Unis en Amérique latine

Avec la fermeture de leurs installations à Panama qui constituaient, jusqu’en 1999, le centre opérationnel du système de défense des États-Unis en Amérique latine, les États-Uniens ont choisi le Honduras et la Colombie pour déménager ces installations.

En Amérique centrale, ils ont établi leur quartier général sur la base aérienne de Soto Cano au Honduras, dotée, entre autres, de dizaines d’hélicoptères et d’un personnel de 500 militaires. Les États-Unis peuvent aussi compter sur des installations au Costa Rica, au Salvador, à Porto Rico et dans les îles néerlandaises d’Aruba et de Curaçao.

La Colombie demeure toutefois le plus important partenaire militaire des États-Unis dans la région. Plus de cinq milliards de dollars ont été déboursés entre 1999 et 2005 dans le cadre du Plan Colombie. Au cours de la dernière décennie, les États-Unis ont augmenté de 1 000 % leur aide militaire à ce pays !

En Colombie, on note la présence de 800 militaires américains et de 600 conseillers placés sous contrat. Ces effectifs appuient Bogota dans ses opérations contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie, et surtout contribuent à la formation et à l’entraînement des forces armées colombiennes.

De plus, le Pentagone a doublé le nombre de militaires colombiens formés aux États-Unis depuis 5 ans, soit un total de 13 000 soldats.
Avec les changements politiques opérés dans le cadre de la révolution bolivarienne au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, la Colombie, alliée fidèle de longue date de Washington, donne la possibilité aux États-Unis d’attaquer, au besoin, ces pays qui refusent la docilité.

Pour ce faire, Washington a installé trois bases militaires en Colombie. La base de Arauca a été conçue officiellement pour combattre le trafic de drogue en Colombie, mais c’est aussi un point stratégique pour la surveillance de cette zone pétrolifère qui s’étend tant en Colombie qu’au Venezuela.
Celle de Larandia est une base pour hélicoptères. Elle peut également accommoder l’atterrissage de bombardiers B-52 qui peuvent mener des attaques dans l’ensemble du sous-continent.

Celle de Las Tres Esquinas sert pour les opérations terrestres héliportées ou par voie fluviale et s’est transformée en une base stratégique pour les attaques contre la guérilla. C’est aussi un centre d’approvisionnement permanent en armements et un cantonnement pour des troupes de combats.
Ces bases pourront éventuellement être mises à profit pour une invasion et une occupation du Venezuela d’Hugo Chavez, le plus virulent critique de la présence états-unienne dans la région.

Rebuffade de l’Équateur

Les États-Unis viennent toutefois d’essuyer une gifle en Équateur, où le président Rafael Correa a tenu sa promesse faite durant la dernière campagne électorale : il ne renouvellera pas un accord pour louer la base aérienne de Manta. En vertu de cette entente qui va prendre fin en novembre, l’Équateur avait cédé la souveraineté sur son espace aérien et accepté un statut juridique d’exception qui permettait aux membres de la base de jouir de l’immunité diplomatique et qui empêchait toute réclamation en cas de blessures, morts ou destruction en Équateur par les États-Unis. À la suite de cette décision de ne pas reconduire l’entente avec Washington, le porte-parole du président équatorien a déclaré que ni vote ni référendum n’auront lieu à ce sujet, car « on n’a pas à voter sur une question de souveraineté nationale et de dignité d’un peuple ».

La base de Manta est équipée de chasseurs lui permettant de patrouiller l’Amazonie, le canal de Panama et l’Amérique centrale. C’est le principal centre d’espionnage électronique de l’Amérique du Sud.

Les États-Unis disposent toujours de plusieurs installations en Amérique du Sud, comme au Pérou. Plus au sud, au Paraguay, ils jouissent de la base aérienne Mariscal Estigarribia à partir de laquelle leurs bombardiers peuvent atteindre rapidement n’importe laquelle partie de l’Amérique du Sud. Il importe de mentionner qu’ils disposent, en Argentine, d’enclaves à partir desquelles ils peuvent aussi intervenir.

Pour servir ses intérêts, Washington compte également sur la présence de représentants du Federal Bureau of Investigation (FBI), de la Drug Enforcement Administration (DEA) et de la Central Intelligence Agency (CIA) dans les différentes sphères des appareils des États nationaux et dans les secteurs économiques et sociaux. Ces organismes de renseignements ont été très actifs dans les opérations lors du coup d’État avorté au Venezuela en avril 2002 et, plus récemment, en Bolivie, dans l’appui apporté aux partis d’opposition dans la préparation des référendums pour l’autonomie des régions de Beni et de Pando ainsi que dans leur campagne pour la révocation du président Morales.

Qui paie la note ?

Selon les données de l’Institut international de recherches sur la paix (SIPRI) de Stockholm, les dépenses militaires en Amérique latine ont augmenté de façon constante depuis le début des années 1990 passant de 16,9 milliards $ en 1991 à 36 milliards $ en 2007.

L’essentiel de ces dépenses est financé par les gouvernements nationaux. Selon les données du SIPRI, les dépenses militaires du Brésil sont les plus élevées atteignant, en 2007, 15,33 milliards $ pour assurer la sécurité de ses frontières, dissuader toute velléité d’invasion de la part de ses nombreux voisins et conserver son statut de plus grande puissance en Amérique du Sud. Puis, vient la Colombie avec la somme de 5,32 milliards $, ce qui est supérieur aux budgets de la défense du Mexique, de l’Argentine ou du Venezuela.

Ces dépenses risquent d’exploser au cours des prochaines années si on tient compte de la politique extérieure des États-Unis pour l’Amérique latine qui encourage un réarmement de plusieurs pays comme le Pérou et la Colombie et si les menaces d’invasion des États-Uniens continuent de peser sur le Venezuela. En somme, les États-Unis favorisent le gaspillage de sommes qui ne servent pas au développement économique et social dont l’Amérique latine a tant besoin.


L’auteur est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi, chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation de Montréal et chevalier de l’Ordre national du Québec.