Union Européenne

Le prix Nobel de la guerre… sociale

mardi 6 novembre 2012, par Bernard Cassen

Comme on pouvait s’y attendre, tous les dignitaires présents et passés des institutions européennes ont bruyamment salué l’attribution du prix Nobel de la paix à l’Union européenne (UE). Elle leur a permis, au moins pendant quelques jours, de se re-légitimer face à des opinions publiques de plus en plus eurosceptiques. Peine perdue : ces opinions sont largement restées indifférentes ou goguenardes, et parfois scandalisées, tant cette opération de communication leur paraissait à mille lieues de leur réalité vécue des politiques de l’UE. Et encore les médias ont-ils été relativement discrets sur le fait que le président du comité Nobel qui a attribué le prix, le Norvégien Thorbjorn Jagland (dont par deux fois le pays a refusé l’adhésion à l’UE), n’est autre que le secrétaire général de l’autre institution européenne, le Conseil de l’Europe, qui regroupe 47 Etats, dont les 27 membres actuels de l’UE.

Il n’est sans doute pas anodin que cet exercice d’auto-promotion intervienne au moment où ce n’est pas la paix, mais un véritable climat d’affrontement social qui prévaut dans nombre de pays de l’UE. Ainsi, le 9 octobre, soit trois jours avant l’annonce de la décision du comité Nobel, Angela Merkel n’a pu se réunir à Athènes avec le premier ministre grec que sous la protection de 6 000 policiers, face à des manifestants qui brûlaient des drapeaux allemands et qui affublaient d’insignes nazis des portraits de la chancelière.

Deux semaines plus tôt, le 25 septembre, des milliers d’Indignés qui assiégeaient le Parlement avaient été violemment réprimés par la police : 60 blessés et des centaines d’interpellations. Le 15 septembre, plus d’un million de Portugais étaient descendus dans les rues des principales villes du pays pour dire « non » aux plans d’austérité du gouvernement de Pedro Passos Coelho. Parmi les slogans que l’on pouvait lire sur les banderoles des manifestants, l’un résumait bien le sentiment général : « Stop au terrorisme social ». Etaient visées non seulement les dirigeants portugais, mais aussi la funeste troïka - Banque centrale européenne (BCE), Commission européenne et FMI – qui constitue le détachement avancé d’une véritable et toute-puissante force d’occupation à laquelle l’UE a fait serment d’allégeance : la finance.

Pour que les choses soient claires, c’est cette « troïka » qui devrait se rendre à Oslo le 10 décembre prochain pour recevoir le prix Nobel, et non pas l’autre « troïka » prévue : les présidents de la Commission, du Parlement européen et du Conseil européen. Et il appartiendrait alors au « sauveur suprême » de l’Europe, Mario Draghi, de prononcer le discours d’acceptation du prix. Dans son allocution, le président de la BCE pourrait reprendre à son compte la célèbre déclaration du méga-spéculateur Warren Buffet, le deuxième homme le plus riche du monde, qui, le 25 mai 2005, affirmait à la chaine de télévision CNN : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

A l’époque, ces propos étaient destinés au public américain, et ils avaient valeur de mise en garde car Warren Buffet craignait que le système capitaliste ne s’autodétruise par ses propres excès. Sept ans plus tard, ils s’appliquent parfaitement à la situation européenne. Derrière l’invocation obsessionnelle, par tous les gouvernements, de la nécessité de la « compétitivité » (traduction : baisse de la rémunération du travail et démantèlement de la protection sociale), c’est bien une violente guerre sociale qui est en cours dans l’UE. Et la mascarade du prix Nobel de la paix ne pourra pas dissimuler cette réalité.


Voir en ligne : Publié sur Mémoire des Luttes


Bernard Cassen est Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Cet article est classé dans :

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Publications

Notre maison brûle et nous regardons ailleurs !

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Bernard Cassen

Panique à bord

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4

Articles sur le même sujet

Paix

Les Kurdes sacrifiés dans un Moyen-Orient surarmé

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca