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Le passé n’est plus ce qu’il était en Pologne

Frédéric DUBOIS, 1er février 2007

Depuis plusieurs semaines, la Pologne est secouée par des révélations en cascade sur la collaboration, avant 1989, d’une partie de son Église catholique avec le régime communiste. Un douloureux retour sur le passé qui n’est pas toujours innocent.

Le 7 janvier, à quelques minutes de son ordination comme archevêque de Varsovie, Mgr Stanislaw Wielgus annonçait sa démission. Une tête prestigieuse de l’Église venait de tomber, suivie par une autre la semaine suivante. Comme un requin flairant le sang, la presse se mettait frénétiquement à la recherche de nouvelles preuves du passé collaborationniste de l’Église catholique polonaise.

Désormais, pas une semaine ne passe sans que des révélations croustillantes ne viennent éclabousser une institution qui rassemble en théorie plus de 90 % des Polonais. Longtemps perçue comme garante des intérêts de la population face au régime communiste totalitaire, l’Église dégringole de son piédestal. Son image de moteur de la transition vers le capitalisme et la démocratie, notamment par son appui historique au syndicat Solidarnosc, s’effrite à vue d’œil.

Le cas de Mgr Stanislas Wielgus apparaît particulièrement troublant. Un document de 80 pages, expédié la veille de son ordination au pape Benoît XVI, a révélé ses 20 ans de loyaux services pour le compte de la terrorisante police secrète (SB) du régime communiste. L’affaire, d’abord évoquée en décembre par un hebdomadaire, avait pourtant été formellement démentie par la hiérarchie catholique.
Le tremblement de terre qui secoue la Pologne vient rappeler que l’Église n’est plus la toute-puissante institution de jadis. Sa belle unanimité du temps du mur de Berlin n’est plus qu’un souvenir. « Il y a deux Églises en Pologne », lance Zoïla Gaulin, corédactrice du magazine de langue anglaise Extra English, depuis la petite ville de Torun. Selon elle, la division de l’épiscopat épouse largement les fractures politiques de la Pologne actuelle.

D’un côté, au sein du clergé polonais, on remarque un courant libéral qui prône une Église moderne et séculaire tournant le dos au « catholicisme d’État ». Ce courant s’oppose à un camp beaucoup plus conservateur, composé d’adeptes de la radio intégriste Maryja et d’une forte proportion de personnes âgées. Or, les uns et les autres constituent une portion non négligeable de l’électorat du parti au pouvoir.

C’est là que les choses se corsent. Car les révélations sur le passé de l’Église ne peuvent pas laisser les Polonais de glace. Selon un récent sondage commandé pour le compte du quotidien Dziennik, 67 % des gens âgés de 20 à 25 ans se déclarent en faveur du dévoilement complet des dossiers de collaboration. Et 60 % des Polonais croient désormais que le clergé devrait se tenir à l’écart de la politique.
Mais le grand retour sur le passé n’est pas au goût de tout le monde. « Moi, je ne crois pas que ce soit le bon chemin. Il faut aller de l’avant. Les gens étaient obligés de collaborer », affirme Zoïla Gaulin. Les propos tenus par l’archevêque de Cracovie, Mgr Stanislaw Dziwisz, le 17 janvier, sur les ondes de Radio Vatican, vont dans le même sens. « Dans beaucoup de cas, il s’agit de prêtres qui ont été appelés par les services secrets. Ils ne pouvaient pas s’en détourner s’ils voulaient obtenir une autorisation pour la construction d’une église (...) », a-t-il expliqué.

Ce même Mgr Dziwisz a par ailleurs mis sur pied une commission historique, qui cherche à limiter les dégâts en enquêtant elle-même sur les liens passés avec les services secrets. Tout cela, en prenant soin de ne pas étaler trop d’éléments compromettants sur la place publique...
Le reporter Jan Puhl, de l’édition internationale du Spiegel Online, doute de la bonne foi de l’Église. « Très peu de gens clé au sein de la hiérarchie catholique sont ouverts au dialogue, affirme-t-il. Plusieurs évêques partagent la vision du cardinal Glemp selon laquelle l’Occident et son système démocratique constituent un refuge d’iniquités, infesté par la décadence, le matérialisme, l’absence de foi et la pornographie. »

Reste que si beaucoup de religieux ont collaboré avec zèle, sans trop s’émouvoir des violations des droits de la personne, il faut bien admettre que d’autres ont payé cher leur volonté de résister. La police secrète, forte de 100 000 collaborateurs, n’a pas seulement espionné l’Église. Elle a aussi brutalement assassiné des moutons noirs comme le révérend Jerzy Popieluszko, un jeune et charismatique prêtre de Varsovie lié à Solidarnosc, en 1984.

« Les procès, c’est n’importe quoi aussi ! », insiste Zoïla Gaulin, du magazine de langue anglaise Extra English. Il est vrai que les dossiers ont été compilés par les services secrets de l’époque, laissant planer un doute sur la véracité des faits. Sans parler des additions et des éléments raturés.

Mais les Polonais victimes des abus du régime communiste sont-ils prêts à passer l’éponge ? Apparemment, non. Et c’est ce qui vient hanter la Pologne, 17 ans après le début de la « réconciliation nationale ». « Les gens qui ont souffert votent pour les Kaczinsky [des jumeaux, dont l’un est président et l’autre premier ministre]. Même des gens instruits, ouverts et tout, croient qu’il vaut mieux laisser les jumeaux tenter leur chance plutôt que de donner carte blanche aux ex-communistes », raconte Gaulin.
Pour l’instant, les frères Kaczinsky arrivent à tirer leur épingle du jeu. D’une part, ils semblent donner le ton aux purges touchant des ex-collaborateurs des services secrets. De l’autre, ils dominent l’échiquier politique grâce au renforcement des valeurs conservatrices.

Le premier ministre, Jaroslaw Kaczynski, surfe sur la vague. Au lieu de s’en prendre uniquement au clergé, il ratisse beaucoup plus large pour associer son pouvoir à ce qu’il appelle la « république honnête ». Son tour de force consiste à dévier l’attention portée sur l’Église vers les ex-fonctionnaires des services secrets.

Il ne faut donc pas s’étonner de l’introduction imminente d’un projet de loi par son Parti Loi et Justice, qui coupera massivement dans les retraites relativement élevées des ex-agents des services secrets, en plus de les exclure de la fonction publique. Journalistes, enseignants et avocats devront aussi montrer patte blanche.

Tout cela contribuera-t-il à réconcilier les Polonais ? Rien n’est moins sûr. Au moment de mettre sous presse, des allégations venaient compromettre Marek Borowski, président des sociaux-démocrates, ainsi qu’un populaire journaliste de la télé. Le salissage de groupes et d’individus, cautionnés par les frères Kaczinsky, atteint désormais de telles proportions qu’il finit par ressembler vaguement aux stratégies nauséabondes de la vieille école. Pour les Polonais, cela n’a rien de rassurant.


L’auteur, basé à Berlin, est journaliste indépendant.