Journal des Alternatives

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Le nucléaire, nouveau prétexte contre l’Iran

Fred A. REED, 4 avril 2006

Quitte ou double à Téhéran : l’Iran se braque. Son refus catégorique de renoncer à son droit, en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire, de se doter d’un cycle complet d’enrichissement d’uranium bute sur une fin de non-recevoir auprès de la communauté internationale.

Mécontente, cette dernière déclare l’Iran un lieu de non-droit : le Traité ne s’y applique pas. La République islamique, même si elle en respecte la lettre, est jugée pays à risque. Déjà dans le collimateur du régime néoconservateur au pouvoir à Washington, Téhéran se retrouve sous la menace d’une attaque visant à neutraliser ses installations nucléaires. Pourtant, ce n’est que depuis l’élection de M. Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne que le dossier nucléaire, pourtant bien connu des instances internationales, accapare l’actualité et suscite des craintes.

Bras de fer

Considéré par certains, en raison notamment de ses propos provocateurs à l’égard d’Israël, Ahmadinejad, loin de chercher un compromis, attise le feu. Ce qui déplaît à l’opinion publique occidentale plaît à la rue musulmane. Rétorquant le droit à l’indépendance énergétique de son pays dans l’ère de l’après-pétrole, le président iranien affirme vouloir protéger son indépendance tout court.

La coalition qui réclame des mesures de rétorsion devant le Conseil de sécurité de l’ONU a, quant à elle, disqualifié toute velléité iranienne d’acquérir ce que les États-Unis viennent d’accorder généreusement à l’Inde, pays non-membre du Traité et puissance nucléaire. Deux poids, deuxmesures, clament les Iraniens.

Le contentieux nucléaire iranien constitue-t-il toutefois le véritable enjeu de ce bras de fer ? On peut croire que non. En effet, le nucléaire - et, à plus forte raison, la « menace nucléaire iranienne » - n’est qu’un prétexte. Le but ultime de la politique américaine serait d’en finir avec un régime qui lui résiste depuis plus de 25 ans. Cet objectif, rappelons-le, demeure inchangé depuis le renversement, en 1979, du chah d’Iran, protégé des Américains, bourreau des Iraniens.

Offenses impardonnables

Pour mieux saisir l’ampleur de la crise, un retour en arrière s’impose. En novembre 1979, un groupe d’étudiants se réclamant de l’Imam Khomeiny, chef alors incontesté des forces révolutionnaires, s’emparent de l’ambassade américaine à Téhéran. La puissance américaine aura rarement reçu une telle gifle : cinquante-six diplomates, espions et membres du personnel de soutien sont détenus pendant 444 jours. Les otages sont libérés le jour de l’assermentation de Ronald Reagan à la présidence, à la suite d’une négociation secrète complexe, connue aux États-Unis sous l’étiquette de la « surprise d’octobre ».

En politique étrangère, les États-Unis ont la mémoire très longue. Le renversement de leur fidèle serviteur, la prise de leur ambassade : voilà des offenses impardonnables pour lesquelles Téhéran devra tôt ou tard payer.

En 1997, contre toute attente, Mohammad Khatami accède à la présidence, par une majorité écrasante des voix. Aussitôt, il s’emploie à refaçonner la politique étrangère iranienne. Les vieux slogans, vides et tonitruants, sont remplacés par un réalisme très terre-à-terre. L’exportation de la révolution, déjà au ralenti, est abandonnée ; les services d’information sont contraints à une certaine transparence qui leur fait mal. Un vibrant mouvement de réforme entre au parlement et, pour la première fois dans leur histoire, les Iraniens élisent leurs propres conseils municipaux. L’Iran s’engage sur la voie de la démocratie.

Appel au dialogue

À l’intention de l’Occident, et particulièrement des États-Unis, Khatami lance un appel au dialogue des civilisations. Au nom de l’Iran et de l’islam, le président persiste et signe  : ce n’est qu’au terme d’un échange d’égal a égal que le contentieux irano-americain pourra trouver une solution. L’ONU s’emballe et fait sienne l’idée. Les événements du 11 septembre 2001 enterrent toutefois le dialogue des civilisations au profit de la « Guerre contre le terrorisme ». Cette doctrine entre à l’ONU par la grande porte, créant ainsi une justification permanente et tous azimuts à l’agression et à l’intervention.

Seul pays au Moyen-Orient à manifester sa solidarité avec les victimes des attentats, l’Iran - qui n’avait rien à cirer d’Oussama ben Laden ni d’al-Qaeda - se retrouve soudainement visé. Des voix influentes se lèvent à Washington pour réclamer une invasion de l’Iran sous prétexte, bien entendu, de la lutte anti-terroriste. La caste dirigeante iranienne aura vite compris que les méthodes préconisées par M. Khatami ne sont plus à l’ordre du jour. Le peuple iranien aussi.

L’enjeu palestinien

Loin d’être un fait isolé, la crise « nucléaire » s’inscrit ainsi dans une politique agressive de longue date menée par les États-Unis secondés par leurs alliés européens et par leurs vassaux au sein même du monde islamique. Elle se développe aussi sur fond d’un autre scandale encore plus profond, celui de l’écrasement du peuple palestinien par l’occupant israélien. Devant les violations répétées par le régime sioniste des résolutions onusiennes, la communauté internationale, si pressée d’en découdre avec Téhéran, se retrouve curieusement dépourvue de moyens. Avec l’arrivée du Hamas au pouvoir par le biais d’élections libres, elle n’a pas trouvé mieux à dire aux nouveaux élus que de faire acte d’obéissance.

C’est que l’on soupçonne les dirigeants du parti islamiste palestinien d’être de mèche avec l’Iran. Ce sera une autre « preuve » que la République islamique favorise le « terrorisme », même si le Hamas est arrivé au pouvoir par la voie électorale, tout comme M. Ahmadinejad.
Au bout du compte, l’agression programmée contre l’Iran s’inscrit dans le cadre du Programme pour le Grand Moyen-Orient monté par la cabale au pouvoir à Washington. Cette initiative, qui vise à instaurer la « démocratie de marché » a déjà fait ses preuves en Irak. Loin d’être un échec, l’occupation de l’Irak constitue, pour ses promoteurs, un succès éclatant. L’adversaire autrefois coriace d’Israël se trouve désormais morcelé. La division latente au sein du monde arabo-islamique, entre sunnites et chiites, est en train de se creuser.

Le modèle, qui a si bien fonctionné dans les Balkans, se heurte pour l’instant à un obstacle de taille : l’Iran. Peu disposé à jouer les Milosevic, le Guide Suprême Ali Khamene’i soutient son bulldog de président. Et l’on peut prédire que, sous les menaces de sanctions, de bombardements et même d’une nouvelle expédition impériale, les Iraniens opposeront une résistance farouche aux suites aussi imprévisibles que dramatiques.


L’auteur est journaliste et spécialiste du Moyen-Orient.