Journal des Alternatives

Partenaires

Entrevue avec le réalisateur Alexei Balabanov

Le nouveau visage du cinéma russe

Daphnée DION-VIENS, 4 septembre 2002

Il est peu bavard, discret et modeste. Ses films sont cyniques, lucides et résolument modernes. De véritables coups-de-poing balancés en plein visage.

Alexei Balabanov pratique un art qui cherche tant bien que mal à se refaire une place dans la Russie d’aujourd’hui. Son nouveau film est présenté en compétition officielle au Festival des films du monde de Montréal (FFM). Rejoint à Moscou quelques jours avant sa venue à Montréal dans le cadre du FFM, le réalisateur russe de 43 ans, qui compte quatre long-métrages à son actif, affirme d’entrée de jeu : « Je n’aime pas parler de mes films. »

Son plus célèbre, Brother (1997), a été élevé au rang de film-culte de la génération montante. La critique l’a encensé, les cinéphiles ont adoré. Il a battu tous les records au box-office. Selon plusieurs observateurs russes, c’est le premier film post-soviétique qui reflète de juste façon la vie après la chute du communisme.

Brother emprunte le style des films de gansters américains pour raconter l’errance d’une jeunesse russe assoiffée d’argent, qui s’enrôle dans la mafia à coups de découvertes et de désillusions. Le réalisateur nous entraîne dans les bas-fonds de Saint-Pétersbourg, ville fantôme où le crime côtoie la drogue et le sexe sur fond de musique techno. Un portrait dur mais lucide d’une société en pleine transition.

Cinéma en crise

« Le cinéma a toujours occupé une immense place dans ma vie. Quand j’étais petit, j’allais au cinéma trois à quatre fois par semaine. Je ne regardais que des films russes. Je voyais toutes les nouveautés. Il y en avait tellement à cette époque », se rappelle Alexei Balabanov.

Le cinéma russe s’est effondré avec l’empire soviétique en 1991. Durant les dernières années du règne communiste, l’État subventionnait jusqu’à 150 films par année. L’an dernier, la Russie moderne a produit une trentaine de films, tout au plus.

« Il y a eu un grand vide dans les années 90, une véritable crise dans l’industrie cinématographique. Les réalisateurs les plus talentueux se sont exilés pour aller produire leurs films ailleurs et la nouvelle génération préfère faire de l’argent plutôt que des films », explique Balabanov, qui est resté parce qu’il ne voulait faire de films qu’en Russie, nulle part ailleurs.

Mais le réalisateur parle de la crise comme d’un problème temporaire : « La production cinématographique reprend tranquillement. D’ici les cinq ou six prochaines années, la situation devrait revenir à la normale. La Russie est une nation très créative. Nous avons besoin de créer. » Apparemment, la crise se résorberait tranquillement. Les distributeurs ont recommencé à faire circuler les films locaux. Le succès commercial de Brother a prouvé aux investisseurs moscovites que la production cinématographique pouvait rapporter gros. De plus en plus de films sont produits depuis quelques années et de plus en plus de spectateurs remplissent les salles de cinéma.

De l’autre côté

Si les salles de cinéma se remplissent, c’est aussi pour regarder les films américains qui envahissent les écrans depuis la fin du régime communiste. Le réalisateur russe reconnaît la qualité de certains films américains, mais il refuse la comparaison : « Personne ne peut se comparer à l’industrie cinématographique américaine qui produit un nombre incroyable de films par année. Il y a de très bons films américains. Il y en a aussi de très mauvais. »

Malgré tous les succès américains au box-office, le réalisateur est persuadé que seules les productions nationales peuvent vraiment rejoindre les cinéphiles : « Les films russes sont réalisés avec peu de moyens, mais ils sont vrais. Ce sont des films sur nous-mêmes, qui nous ressemblent. Si Brother a été si populaire, c’est parce que la jeune génération s’est aussitôt reconnue dans les personnages. C’est un miroir des problèmes de la nouvelle société russe et c’est ce qui a fait le succès du film. »

Plus qu’une critique sociale ou un portrait de société, les films d’Alexei Balabanov racontent les histoires de gens ordinaires : « C’est ce que vivent les gens qui me préoccupe. Ce qui m’intéresse, c’est l’être humain ».

Son dernier film, Voina (La guerre), présenté dans le cadre du Festival des films du monde de Montréal, met en scène un soldat russe et un couple d’acteurs britanniques pris en otage par des rebelles tchétchènes, au cœur du conflit. On nous annonce un film dur, à des lieues des films de bonne conscience. Un regard sans pitié sur des personnages qui luttent contre une guerre qui s’éternise.