Frontière Canada-États-Unis

Le mur invisible

vendredi 2 mars 2007, par Pariah

« Pourquoi voyagez-vous aussi souvent au Canada ? », aboya le douanier américain, un costaud qui me regardait d’un air suspicieux. Je me trouvais alors dans le train New York- Montréal, que j’avais pris des douzaines de fois auparavant. Mais lors de cet été 2006, j’étais confronté pour la première fois au durcissement des procédures touchant les voyageurs qui sortent du territoire américain en train.

Ce n’était qu’un début. Depuis, j’ai été importuné chaque fois que j’ai franchi la frontière à bord d’un train. Les États-Unis disposent maintenant d’un registre du FBI dans lequel sont compilées toutes les charges qui pèsent contre des millions de citoyens américains, des plus petites jusqu’aux plus grandes. Le fichier peut être consulté instantanément par un nombre imposant de policiers et de représentants de la loi, y compris les douaniers des États-Unis et leurs homologues des autres pays. Dans certaines villes, la police locale peut y accéder grâce à un simple numéro de permis de conduire.

Le douanier a poursuivi : « Et que signifie ce tampon d’entrée aux États-Unis, auquel ne correspond aucun pays de départ ? Est-ce que c’était pour un voyage à Cuba ? Les citoyens américains ne sont pas autorisés à voyager à Cuba, je vous le rappelle. Savez-vous que vous pourriez être mis à l’amende, ou même emprisonné ? »

Ce genre d’interrogatoire se répète désormais chaque fois que je quitte les États-Unis. La première fois, le douanier a pris mon passeport et l’a conservé durant une bonne demi-heure. Les autres passagers, qu’ils soient Canadiens, Américains ou d’une autre nationalité, avaient répondu à des questions similaires, même si mon cas avait nécessité plus de temps. « Laissons les Canadiens s’en occuper, avait fini par dire le douanier, en me rendant mon passeport. »

Quelques instants plus tard, de l’autre côté de la frontière, une agente de l’immigration québécoise avait dit à l’un de ses collègues, en faisant un geste dans ma direction : « C’est lui ». L’agente est aussitôt partie avec mon passeport. À son retour, elle disposait de plusieurs informations en provenance du registre du FBI. Il faut savoir que j’ai plusieurs arrestations à mon actif, survenues lors de manifestations pacifistes ou en faveur des droits civils.

Les Canadiens ont notamment évoqué une condamnation remontant à... 1970, pour un sit-in durant la guerre du Vietnam. L’agente m’a expliqué que je n’étais admis au Canada que pour deux semaines et que je ne pourrais pas revenir dans le pays tant que mon cas n’aurait pas été examiné plus attentivement. Elle a tout de même pris soin d’ajouter qu’elle comprenait que mes problèmes avec la justice relevaient de gestes politiques qui ne constituaient pas des infractions au Canada. Elle a aussi précisé que les Canadiens avaient été autorisés par les autorités américaines à enquêter sur ce genre de situation.

Deux semaines après mon retour, l’agente de l’immigration canadienne m’a rappelé. « Nous avons examiné votre dossier. Vous avez reçu le feu vert, ce qui signifie que vous pouvez revenir quand vous voudrez. » Depuis, lorsque je traverse la frontière, je continue à être harcelé par les douaniers américains. Mais je ne fais plus l’objet d’une attention particulière de la part de leurs homologues canadiens.

Il n’empêche que mon expérience, tout comme celle de plusieurs militants pacifistes ou écologistes américains - interdits de séjour au Canada durant des manifestations contre la mondialisation -, apparaît significative. Elle suggère que plus d’un million d’anciens opposants à la guerre du Vietnam auront de plus en plus de difficultés à quitter le territoire américain.

Le droit de circuler

La plupart des citoyens des États-Unis ne connaissent pas les nouvelles procédures qui compliquent les voyages à l’étranger. Ces tracasseries touchent même les voyages vers le Canada, dont la frontière internationale avec son voisin a longtemps été considérée comme la plus facile à franchir sur la planète. Par exemple, on trouve désormais des points de contrôles pour les véhicules assez loin des frontières, à l’intérieur du territoire, depuis le Maine jusque dans l’État de Washington. Des points de contrôles permanents ont même été installés sur les autoroutes, à plus de 150 kilomètres des frontières, dans des États limitrophes comme le Maine ou le Vermont. Des escouades mobiles de la douane se réservent aussi le droit de fouiller les véhicules, souvent assez loin des frontières. Faut-il s’étonner que ces contrôles « aléatoires » touchent particulièrement les citoyens ayant la peau plus foncée, ou pouvant vaguement ressembler à des gens originaires du Moyen-Orient ?

Des défenseurs des libertés civiles et diverses catégories de citoyens -incluant des fermiers conservateurs - ont protesté contre ces entorses flagrantes à la liberté de circulation et à la liberté de voyager. D’autant plus qu’il s’agit du droit de quitter le pays. La Sécurité intérieure, qui supervise les douaniers et les agents chargés de la protection des frontières, a dû admettre que bien peu de terroristes (pour ne pas dire aucun) avaient été appréhendés grâce aux nouvelles directives. Mais elle ajoute que plusieurs criminels ont été capturés, et que des marchandises de contrebande et de la drogue ont été saisies.

Hormis les gens à la peau foncée et les musulmans, un autre groupe de citoyens est souvent arrêté aux points de contrôle : les jeunes et les étudiants. Ainsi, les personnes seules âgées de moins de 18 ans ne peuvent plus franchir la frontière, à moins d’être accompagnées par un gardien ou d’être munies d’une lettre d’un parent et d’un passeport à leur nom. Les citoyens âgés de 18 à 21 ans peuvent en outre être questionnés sur leurs intentions d’adopter des comportements qui sont sévèrement pénalisés aux États-Unis, mais davantage tolérés au Canada. On pense notamment à la consommation d’alcool ou de marijuana. (...)

Aujourd’hui, même les groupes d’étudiants à bord d’autobus font l’objet d’une surveillance tatillonne à leur sortie des États-Unis. Des compagnies d’autobus refusent désormais de franchir la frontière avec des groupes d’étudiants de moins de 21 ans, à cause de toutes les tracasseries administratives que cela suppose.Finie l’époque bénie où des groupes d’adolescents partaient de Burlington pour aller à Montréal, dans l’espoir de goûter aux mœurs plus libérales de nos voisins du nord.

Passeport obligatoire

Jusqu’ici, les grands médias se sont surtout intéressés aux règlements qui exigeront bientôt que tous les citoyens américains soient munis d’un passeport pour franchir les frontières avec le Canada, le Mexique et les pays des Caraïbes. Depuis le mois de janvier, ces règlements sont déjà en vigueur dans les aéroports.

Or, même en supposant que tous les citoyens américains aient les moyens de se payer un passeport - ce qui est loin d’être le cas - il est clair que ces mesures limiteront considérablement le nombre de voyages à l’étranger. Par exemple, de larges segments de la population américaine cesseront de faire des excursions d’une journée de l’autre côté de la frontière, de Détroit à Windsor, de Buffalo à Niagara Falls ou de Calexico à Mexicali.

D’autres groupes auront sans doute bien des difficultés à voyager. (...) Citons par exemple les cinq millions d’Américains qui se trouvent en libération conditionnelle. Ou les quatre millions à qui la Justice reproche de ne pas assumer leurs obligations légales de soutien familial. Et n’oublions pas les deux millions de mauvais débiteurs qui, depuis 1994, se voient automatiquement privés du droit de détenir ou de se faire émettre passeport. Parmi eux, on retrouve notamment 500 000 pères adolescents, pour la plupart des décrocheurs scolaires, vivotant avec un très petit salaire.

Il est difficile de ne pas percevoir une composante raciste derrière toutes ces interdictions. Selon les estimations, entre 13 et 20 % des hommes noirs entrent dans l’une ou l’autre de ces catégories, ce qui signifie qu’ils ne peuvent voyager à l’étranger.

Au début de la Guerre froide, Winston Churchill avait prononcé un célèbre discours dans lequel il prétendait qu’un rideau de fer avait été descendu sur l’Europe. Comme bien d’autres, j’avais pu constater cette réalité de visu. Au fil de mes voyages, j’ai dû subir nombre d’interrogatoires de police dans des endroits aussi peu hospitaliers que Berlin-Est ou l’Union soviétique. À cette époque, seuls les pays communistes imposaient des contrôles aussi sévères pour sortir de chez eux que pour y entrer.
« Merci mon dieu, soupirions-nous alors, ce genre de choses ne pourrait se produire aux États-Unis ».

Aujourd’hui, les frontières ont pratiquement disparu en Europe, y compris dans les pays de l’ancien Bloc de l’Est. Même dans des pays comme la Chine et le Vietnam, les voyages apparaissent plus faciles que jamais. Hélas, c’est autour des États-Unis qu’un rideau d’acier semble se dresser. Comme dans la Chine ou l’URSS de jadis, les élites américaines peuvent voyager, pendant que les dissidents, les déviants, et les gens d’humble condition peuvent de moins en moins sortir du pays.

Jusqu’ici, bien peu de gens semblent remarquer la tendance de plus en plus prononcée à limiter la capacité de voyager d’un grand nombre d’Américains. À moins d’y prendre garde, il sera bientôt trop tard pour l’arrêter ou pour la ralentir. L’Amérique, comme la Russie et la Chine, sera devenue une prison pour beaucoup de ces citoyens.


Article paru sur le site Internet Counterpunch. L’auteur utilise un pseudonyme pour éviter d’avoir des problèmes avec son employeur actuel.

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