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Le ménage du président du Zimbabwe

jeudi 1er décembre 2005, par Nicolas Dieltiens

Des dizaines de milliers de Zimbabwéens se sont retrouvés sans abri à la suite de mesures administratives dévastatrices et une politique nécessaire, mais brutale, de redistribution des terres. Ce qui a provoqué le retrait des investissements occidentaux et isolé encore davantage le régime, qui ne compte dès lors que la Chine et l’Afrique du Sud pour tous alliés. Plus que jamais, le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, clame être la cible de l’impérialisme blanc, parce qu’il a dépossédé les riches propriétaires terriens blancs et redistribué les terres aux agriculteurs noirs pauvres.

De fait, le régime de Mugabe s’en est pris à l’héritage colonial de l’ancienne Rhodésie en expulsant 2 900 Blancs des terres qu’ils s’étaient accaparé de force il y a 100 ans. Seulement, ces terres ont été majoritairement redistribuées aux membres du parti et de la bourgeoisie noire proche du pouvoir : les « agriculteurs aux téléphones cellulaires ». En conséquence, si 80 % des terres ont été redistribuées, cela n’a pas empêché la pauvreté d’augmenter. Les quelque 150 000 familles, qui se sont vu offrir des terres provenant de 20 % des fermes reprises par l’État, ont reçu des exploitations de petites tailles situées généralement dans les régions les plus arides, sans infrastructure adéquate. Pire encore, les 350 000 anciens travailleurs agricoles à l’« emploi » des Blancs ont pour la plupart été chassés par les nouveaux propriétaires.

Opération rénovation

Cette main-d’œuvre forcée à l’exode est venue grossir les rangs des habitants des bidonvilles, qui ont ensuite été évincés par l’opération Murambatsvina, qui signifie « nettoyer les ordures » en shona, la langue locale, ou « restaurer l’ordre », selon la traduction officielle. De mai à juillet, soit pendant les mois d’hiver, Mugabe, effrayé par le spectre des émeutes populaires, a effectivement procédé à ce qu’il nomme la « rénovation urbaine » ou le « décongestionnement des villes ». Les demeures d’environ 700 000 personnes ont été rasées - selon une estimation des Nations unies - lorsque les escouades de démolition du gouvernement se sont écrasées sur les pauvres des peuplements informels des centres urbains du Zimbabwe. La plupart de ces personnes délogées ont été abandonnées dans des campements, dans leur zone rurale d’origine, dans l’unique but de s’en débarrasser. Il s’agissait, pour le régime, d’éliminer toute étincelle de dissidence avant même qu’elle ne puisse se transformer en un siège populaire ou prodémocratie du palais présidentiel.

En novembre, les étudiants, les syndicalistes et les militants en faveur de plus de démocratie ont été à leur tour victimes de la « stabilité forcée ». La Coalition de crise du Zimbabwe a dénombré 172 arrestations effectuées par la police lors de trois descentes en vue de contrer une rébellion anticipée en raison de l’augmentation annoncée du prix du pain, devant passer du simple au double.

Le 9 novembre, des leaders étudiants ont été interpellés. Six membres du conseil exécutif étudiant de l’Université du Zimbabwe et le président du Syndicat étudiant national zimbabwéen (Zinasu) ont été accusés d’avoir « incité à la violence ». Leur arrestation survient à la suite de plusieurs mois d’une persécution qui s’est intensifiée avec la campagne du Zinasu contre la ridicule allocation d’études du gouvernement, et le débranchement des services d’eau et d’hygiène dans les résidences étudiantes. Les leaders étudiants amenés devant de nombreux comités disciplinaires ont été suspendus, et exclus des résidences.

Trente-quatre militants de la National Constitutional Assembly (NCA) dans cinq différentes villes du pays ont connu le même sort. La NCA proteste notamment contre la recréation au Parlement d’une chambre haute, ou Sénat. Le Sénat avait autrefois été créé sous le régime rhodésien pour protéger les intérêts des Blancs, à l’aide des rôles d’électeurs ségrégués, d’une représentation disproportionnée et de chefs sélectionnés. Mais, neuf ans après la déclaration d’indépendance, en 1980, le Sénat avait été fusionné à la chambre basse. Les tenants du système bicaméral prétendent que la chambre basse fait preuve d’une « désastreuse immaturité » depuis l’arrivée des députés du Movement of Democratic Change (MDC) en son sein, et qu’afin de « sauvegarder les intérêts constitutionnels » il est donc nécessaire de la ressusciter le Sénat.

Trois jours après les arrestations des membres de la NCA, les militants du Zimbabwe Congress of Trade Union (ZCTU) ont aussi été pris en flagrant délit de « rassemblement illégal » lors de leur journée d’action contre la pauvreté. Les actions en solidarité avec l’initiative du ZCTU ont proliféré au pays. On a vu des jeunes distribuer des messages de liberté, mais aussi des travailleurs organiser des rallyes dans les quartiers. La police a révoqué la permission accordée pour la marche au centre de Harare et arrêté 115 personnes, dont des militants du Forum social pour le Zimbabwe et du Camp Uhuru pour les jeunes, ainsi que le président du ZCTU. Parmi les personnes arrêtées, cinq enfants âgés de moins de trois ans et au moins 20 personnes séropositives. La peur pour leur santé a grandi quand la police a refusé aux détenus l’accès aux services d’un avocat et qu’elle les a déplacés dans des cellules de détention à l’extérieur de Harare. Les rapports selon lesquels certains leaders auraient été torturés sont encore plus inquiétants.

La journée d’action du ZCTU contre la pauvreté se voulait un geste de protestation contre le programme de redressement économique du gouverneur de la Banque centrale du Zimbabwe, Gideon Gono. La thérapie de choc néolibérale imposée par ce dernier n’a pas réussi à stopper le tourbillon inflationniste. Les frais de scolarité ont augmenté de 1 000 %. Le taux de change pour le dollar américain est passé de 20 000 à 100 000 dollars zimbabwéens en moins d’un an. Les contrôles des prix des aliments ont aussi été éliminés. Et après avoir payé plus de 135 millions de dollars US au Fonds monétaire international (FMI) afin d’empêcher d’en être expulsé, le Zimbabwe ne connaît toujours pas de signe de redressement économique.

Dénouement et enlisement

Les 115 manifestants arrêtés au rallye du ZCTU ont été relâchés le 11 novembre. Le procureur général émettra maintenant des assignations à témoigner afin de traduire les accusés devant les tribunaux. Les militants de la NCA et du Zinasu ont aussi été libérés, mais les accusations n’ont pas été abandonnées.

Le programme de réinstallation des terres laisse toujours les pauvres sur leur faim. Le gouverneur de la banque centrale vient de condamner une nouvelle vague d’occupation des terres. Les « envahisseurs » ont été évincés afin de « stabiliser les indicateurs économiques ». Pendant que la population crie famine, les lois du marché et du FMI sont strictement observées par l’État autoritaire.

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