Journal des Alternatives

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Le grand dilemme des nationalistes québécois

Le Québec et les Etats-Unis face à l’ALÉNA

Pierre BEAUDET, 14 décembre 2005

Au tournant des années 80, le mouvement souverainiste québécois a effectué un grand virage. Traditionnellement critique face aux Etats-Unis du moins dans plusieurs aspects de leur politique « impériale » dans le monde, le PQ avait attiré l’ire de Washington à quelques reprises en dénonçant le coup d’état de Pinochet au Chili, en s’affichant pour le droit à l’autodétermination des Palestiniens et en appuyant les mouvements anti-apartheid. Mais peu à peu une autre logique s’est imposée. Le leadership a évolué autrement, en partie parce qu’une certaine « realpolitique » s’est imposée au fur et à mesure que le mouvement d’abord soudé autour d’une cause s’est transformé en « parti de pouvoir ».

Le virage

En 1989, les leaders du PQ amorçaient un virage en apportant un appui important à ce qui allait devenir en 1994 l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (ALÉNA). Bernard Landry à l’époque retourné à l’Université du Québec était devenu un porte-parole officieux de ce processus d’intégration économique. Soyons réaliste » disait-il en substance, nous sommes une petite nation et là-bas, le marché est grand. Cet argument a par la suite très largement mis de l’avant par le monde des affaires, y compris les grandes corporations canadiennes et québécoises qui ont investi beaucoup d’argent dans la promotion de l’ALÉNA. Selon le sociologue Jacques B.Gélinas, il y avait au sein du PQ un consensus assez large. Jacques Parizeau pensait notamment que l’intégration « nord-sud » entre le Québec et les Etats-Unis pouvait affaiblir l’intégration « est-ouest », et donc disloquer le Canada et faciliter l’accession à l’indépendance. À l’époque, des critiques disaient pourtant que ce virage pro-libre échange allait mener à accepter, de gré ou de force, le carcan néolibéral, en particulier les politiques de déréglementation et de privatisation. Coïncidence ou résultat de ces processus, la transformation s’est opérée et peu à peu, un parti dont les racines social-démocrates étaient assez fortes a évolué.

La petite histoire d’une catastrophe

Il faut se souvenir que dans les années 1980, le Président Reagan avait entrepris de lancer les Etats-Unis à la « reconquête » du monde. Il fallait bien sûr en « finir une fois pour toutes » avec l’Union Soviétique et donc intensifier les agressions contre des régimes « alliés » à l’« empire du mal » (le Nicaragua, l’Afghanistan). Et d’autre part « verrouiller » le « pré-carré » en Amérique du Nord, tant du point de vue économique (d’où le projet de l’ALÉNA) que du point de vue politique et sécuritaire. Devant cette évolution, l’élite économique canadienne s’est retrouvée majoritairement d’accord pour un ensemble de raisons complexes. Le Parti Libéral et sa tradition « canadianniste » a alors subi divers assauts, à la fois pour le transformer de l’« intérieur » , à la fois pour préparer le « vrai » changement avec le Parti Conservateur. En 1985, le PC et son nouveau chef Brian Mulroney parvenaient au pouvoir avec l’ambition de transformer le Canada, incluant et surtout un arrimage de l’économie canadienne à celle des Etats-Unis. Mais il y avait plusieurs obstacles. Les autres partis fédéraux, le NPD et le Parti Libéral notamment, s’opposaient à ce projet. De même, les syndicats et les associations de la société civile avaient mis en place de vastes coalitions pour s’opposer à ce qu’ils présentaient comme une annexion ». Fragilisé, le projet devint cependant possible avec le « ralliement » des nationalistes québécois. L’adhésion des leaders du PQ eut un grand retentissement et devint par la suite la base d’une alliance implicite entre les nationalistes et Mulroney.

Dix ans plus tard

Lors d’un débat publié organisé en septembre dernier par le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC), le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe a repris en gros ce même argumentaire. Tout en précisant que certaines modifications devaient être apportées à l’ALÉNA pour l’« humaniser », il a défendu le processus d’intégration comme étant globalement positif pour le Québec. Il a répété ce que les souverainistes disent depuis longtemps, à l’effet que le Québec doit s’intégrer davantage à une logique « nord-sud ». Il a promu l’idée que l’ALÉNA pouvait être réformée pour éviter que les droits sociaux et l’environnement soient écrasés par la « logique commerciale », sans toutefois dire comment, compte tenu du fait que le cœur et la fondation même du projet, qui avaient été pensés à Washington, consistent justement à assurer la primauté des investisseurs sur les États et la société. Globalement, ni le Bloc ni le PQ ne veulent admettre l’erreur terrible qui a conduit le mouvement souverainiste à se ranger derrières les Etats-Unis. Pas question non plus de considérer les effets à long terme de cette intégration « profonde », non seulement dans la réorientation de l’économie en fonction des besoins du marché américain, mais aussi dans le glissement inévitable au niveau des politiques sociales, où l’État québécois, pour être « compétitif » doit s’« ajuster » aux normes américaines. Sur tout cela le leadership nationaliste est silencieux. Est-ce que cela peut changer ? Dans son livre publié en 2003, le sociologue Gélinas, qui connaît la « machine » politique de près (il a été fonctionnaire au Ministère des relations internationales), pense que non : « Ils ne changeront pas de cap. Une fois engagé dans l’engrenage du libre-échange et du néolibéralisme, c’est difficile d’en sortir. Par exemple, lorsqu’il était au pouvoir, le PQ a laissé les multinationales saccager nos forêts Il se dit peut-être social-démocrate, mais en fait il fait ont du néolibéralisme en refusant de mettre en place des réglementations nécessaires à la protection des écosystèmes ».