Le fiasco du Sommet des Amériques de Monterrey

lundi 26 janvier 2004, par Dorval BRUNELLE

Le Sommet extraordinaire réunissant les 34 chefs d’État et de gouvernement des Amériques tenu à Monterrey, au Mexique, les 12 et 13 janvier, n’a atteint aucun des objectifs fixés au départ. Pour saisir l’ampleur de cet échec, il faut revenir sur le contexte de la convocation de cette rencontre et sur les résultats attendus.

Ce sommet avait été convoqué à l’instigation de l’ancien premier ministre, Jean Chrétien, en septembre 2002, histoire de faire le point depuis le troisième Sommet des Amériques tenu à Québec, en avril 2001. Un deuxième objectif était de préparer l’ultime phase des négociations qui mènerait à ce qui devrait être le quatrième et dernier Sommet des Amériques, prévu pour le printemps 2005, en Argentine. Les raisons évoquées à l’appui d’une telle convocation étaient de trois ordres : politique, économique et idéologique.

Au niveau politique, alors que les Amériques étaient confrontées à deux crises majeures en 2001, au Pérou et en Haïti, ce nombre était entre temps passé à près d’une dizaine, dont les crises les plus importantes se situaient au Venezuela, en Colombie, en Équateur, en Bolivie, au Guatemala, de nouveau en Haïti et, surtout, en Argentine. Au niveau économique, la situation s’était nettement dégradée depuis deux ans et la croissance avait même été négative dans l’ensemble des Amériques, à -1,5 %, en 2003. Enfin, au niveau idéologique, le consensus autour des vertus réparatrices du marché semblait de jour en jour plus fragile.

La ZLÉA mise de côté

C’est ainsi que la stratégie retenue au départ a consisté à écarter la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) des discussions et à concentrer plutôt l’attention sur les nombreuses autres dimensions de l’intégration qui avaient fait l’objet des engagements souscrits par les chefs d’État et de gouvernement dans la Déclaration de Québec et dans le Plan d’action, adopté en 2001. Aux yeux du gouvernement canadien, le Sommet extraordinaire devait porter sur « les façons de raviver la confiance publique dans notre hémisphère et de renouveler l’engagement, d’approfondir la coopération hémisphérique à travers l’éventail de nos valeurs communes, dont la croissance avec équité, le développement social et la gouvernance démocratique »1.

Or, c’est précisément parce que cette stratégie de contournement avait fait l’objet d’un consensus avant le sommet, que l’attitude du président Bush est apparue fort indélicate aux yeux de plusieurs délégations. Ce dernier est revenu à la charge pour revoir les termes du compromis négocié entre les États-Unis et le Brésil lors de la huitième Réunion ministérielle de la ZLÉA tenue à Miami, en novembre 2003. Mais ce fut peine perdue. Si la déclaration du sommet de Monterrey (appelée Déclaration de Nuevo Leon) consacre un paragraphe à la ZLÉA, c’est tout au plus « pour prendre note avec satisfaction des résultats équilibrés obtenus » lors de la réunion de Miami.

Quant au reste, c’est-à-dire aux nombreux engagements qui font, cette fois encore, l’objet de la déclaration finale, on ne voit pas pourquoi ils échapperaient aux critiques qui ont été adressées aux déclarations et aux plans d’action antérieurs. Dans son bulletin publié ce mois-ci, la Fondation canadienne pour les Amériques souligne que le Plan d’action de Miami comprenait 23 initiatives décomposées en 164 lignes d’action différentes, tandis que le plan de Santiago en comprenait 141, et celui de Québec, 245. Or, la Déclaration de Nuevo Leon a trouvé le moyen d’ajouter de nouvelles lignes d’action, en particulier, des actions touchant à la sécurité, au terrorisme et à la corruption. Cette habitude de tout vouloir couvrir mine considérablement la crédibilité du processus, au moins pour deux raisons. La première, parce que, comme le rappelle le correspondant du Miami Herald, Andres Oppenheimer, ceux qui sont responsables de la rédaction de ces déclarations ne sont pas les ministres des Finances, qui seraient en mesure d’allouer des ressources à la réalisation d’objectifs précis, mais les ministres des Affaires extérieures, qui n’en ont pas. La seconde, parce que le suivi des engagements souscrits d’une déclaration et d’un plan d’action à l’autre n’est pas assuré.

L’écart se creuse

Mais le principal échec du Sommet extraordinaire de Monterrey pour les États-Unis et pour ses organisateurs - le Mexique et le Canada - n’est pas là. Il réside dans l’incapacité du président Bush à jeter les bases d’un nouveau consensus susceptible de combler le fossé qui séparent désormais les partenaires du Nord et ceux du Sud des Amériques.

En revanche, pour les participants qui remettaient en cause les dogmes de la libéralisation extrême des marchés à l’avantage des économies du Nord - et qui réclamaient une intégration à géométrie variable, comme le Brésil, l’Argentine et le Venezuela, entre autres - le Sommet extraordinaire aura sans doute été, sinon une victoire, à tout le moins un jalon important dans la reconnaissance de leur droit à contrôler les formes et les modalités de leur développement économique et social.
Enfin, il faut sans doute voir dans les deux rapprochements effectués en marge du sommet par le président Bush avec le Mexique d’un côté (sur la question des travailleurs sans papier) et avec le Canada de l’autre (sur la question de la participation des entreprises canadiennes à la reconstruction de l’Irak), une stratégie visant à resserrer davantage les liens avec ses deux partenaires, tout en esquivant les questions les plus litigieuses, comme le dossier du bois d’œuvre ou celui de l’immigration illégale. En retour, pour les deux pays concernés, ce rapprochement risque de miner encore davantage la légitimité de leurs prétentions multilatérales.

Dorval Brunelle, collaboration spéciale


L’auteur est directeur de l’Observatoire des Amériques de l’UQAM.
1 Ministère des Affaires extérieures et du Commerce international, De Québec à Monterrey : le Canada et le Sommet des Amériques, Ottawa, 16 décembre 2003, p. 2.

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