Journal des Alternatives

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Le dilemme américain en Irak

Pierre BEAUDET, 6 décembre 2005

Le Président Bush vient de déclarer à la nation qu’il avait une « stratégie pour gagner » et que l’occupation allait continuer en Irak. Entre-temps, des centaines d’insurgés viennent d’occuper la ville de Ramadi que l’armée américaine avait prétendu « nettoyer » il n’y a pas si longtemps. Et ailleurs dans le pays, le nombre d’opérations militaires dépasse tout ce qu’on a vu auparavant. L’impasse qui s’inscrit en continuité avec ce qui est survenu depuis 12 mois continue et rien n’indique, du côté américain surtout, que les choses vont débloquer rapidement.

Bush persiste et signe

Le 30 novembre, le Président a réaffirmé sa politique lors d’une allocution à l’Académie navale. Presque trois ans plus tard, l’armée américaine compte ses pertes (2110 tués et des milliers de blessés), ce qui fait basculer l’opinion publique. La « défection » récente du Congressiste démocrate John Murtha dans ce sens a fait mal à Bush. Car cet ex-vétéran de la guerre au Vietnam avait appuyé (comme la très grande majorité des démocrates) l’aventure irakienne. Mais actuellement, les sondages démontrent qu’une majorité consistante d’Américains demande le retrait des troupes. Envers et contre tous cependant, Bush persiste et signe. Il continue d’affirmer que la guerre en Irak est la « pointe avancée de la lutte contre le terrorisme mondial ». Il continue de vanter les prouesses de son armée quoique, selon les plus récents estimés de la CIA, les insurgés ont non seulement multiplié leurs opérations, mais aussi le nombre de leurs combattants (plus de 20 000). Il continue de déclarer que tout est sous contrôle alors que les budgets planifiés pour financer la gigantesque armada américaine en Irak ne cessent d’être défoncés ($250 milliards à date). Il continue de prétendre que les Etats-Unis sont en train de passer la main à l’armée irakienne, au moment même où les généraux américains admettent qu’un seul bataillon a été formé à date (on en promettait au moins trois).

Mouvements du côté irakien

Le monde a été choqué récemment de voir les résultats d’un sondage (secret) réalisé par l’armée britannique en Irak, et qui révélait que plus de 80% des Irakiens pensent que le retrait de l’armée d’occupation est indispensable et urgent pour ramener la paix. Plus encore, une majorité d’Irakiens se dit en accord avec les actions des insurgés quand ils attaquent les soldats américains et britanniques. Cette douche froide s’est ajoutée à une autre lorsque la Ligue Arabe a réussi à convoquer au Caire il y a quelques semaines un éventail très représentatif de l’échiquier politique irakien incluant les principaux partis représentés au Parlement ainsi qu’une composante importante de la rébellion, du moins celle liée au précédent régime et à l’establishment sunnite. De cette rencontre est sortie une volonté très claire de demander un calendrier précis pour le retrait des troupes américaines, ainsi qu’un processus pour avancer dans la réconciliation nationale. Une autre rencontre est prévue en février pour faire suite. Sur le terrain, il est évident que le leadership chi’ite, dont les diverses composantes contrôlent à toutes fins pratiques le gouvernement irakien, veut négocier avec la résistance ou une partie de cette résistance (ce qui semble exclure les groupes liés à Al-Qaida). Ce qui exprime à la fois leur réalisme (ils savent qu’ils ne peuvent vaincre militairement l’insurrection), et aussi leur désir d’en finir avec l’occupation américaine, ce qui va dans le sens des positions des principaux voisins de l’Irak, à commencer par l’Iran. Il y a donc là une importante convergence qui fragilise encore plus la stratégie de Bush. Certes, celui-ci a d’autres cartes dans son jeu.

Redéployer et non évacuer

Les généraux américains interpellés par cette situation sont en grogne (ils le sont depuis le début de cette aventure). Selon Seymour Hersh du New Yorker (édition du 5 décembre), ils ne sont pas vraiment en mesure de proposer une porte de sortie honorable. Donald Rumsfeld exige d’eux qu’ils trouvent des moyens pour diminuer les pertes américaines sur le terrain et suggère une réorganisation de l’occupation en utilisant davantage l’aviation et en confinant les GIs dans des casernes fortifiées. Mais les généraux affirment que cela ne marchera pas, pire encore, que cela va conduire à des opérations militaires encore plus meurtrières, notamment contre les civils irakiens, et donc retourner l’opinion encore davantage contre les Etats-Unis. En fait, l’armée américaine a des problèmes persistants avec ses capacités de combat sur le terrain, « corps-à-corps » si on peut dire, assez réduites. Car lorsque des « soldats » se battent contre d’autres « soldats », ce n’est plus la technologie qui compte mais la détermination et le courage. Sans dire que les GIs américains sont des « lâches », il appert que la volonté des combattants locaux est infiniment plus forte, comme cela est généralement le cas dans de telles situations. En voulant « substituer » cette capacité de combat par la technologie (bombardements aériens, missiles téléguidés, clones, etc.), l’administration Bush voudrait éliminer ce problème, mais les généraux qui connaissent mieux la guerre savent que cela n’est pas suffisant. Et ils disent depuis le début qu’il faudrait 500 000 soldats pour consolider l’occupation (alors que le nombre actuel ne dépasse pas 140 000 dont à peine 75 000 combattants).

Quelle porte de sortie ?

Que faire alors ? En principe, la stratégie de Bush est vouée à l’échec, à moins que des évènements extraordinaires, dans le genre des attaques contre le World Trade Center, ne surviennent pour encore fois changer la donne et forcer l’opinion américaine à accepter non seulement l’occupation prolongée, mais la conscription obligatoire (qui permettrait d’avoir les soldats qui manquent) et de nouvelles aventures contre l’Iran et la Syrie. On n’ose pas croire que Bush est capable de monter une telle « conspiration ». Mais comme aux lendemains du 11 septembre 2001 lorsque le Président avait déclaré qu’il y avait une « opportunité », il y a comme une logique perverse qui se profile dans l’alliance inavouable et implicite entre la Maison-Blanche et Al-Qaida.