Le défi afghan

lundi 3 juillet 2006, par Pierre BEAUDET

Le gouvernement conservateur persiste et signe en Afghanistan, en dépit de l’opposition majoritaire de l’opinion canadienne et de la situation qui s’aggrave sur le terrain. Certes, personne ne peut être contre la vertu. Oui, le peuple afghan a besoin d’aide. Mais laquelle ?

Depuis plusieurs semaines, la situation se détériore dans plusieurs régions de l’Afghanistan. Dans le Sud, où les combats s’intensifient, l’armée américaine commande les contingents de divers pays, dont le Canada, jusqu’à ce que l’OTAN puisse prendre le contrôle. Les Afghans connaissent les « bavures » qui s’accumulent. Quand on regarde ce qui s’est passé depuis 2001, ce ne sont pas des exceptions. Plusieurs milliers d’Afghans, soupçonnés sans procès ni enquête d’être de mèche avec les talibans, ont été exécutés par les milices alliées des États-Unis. Des milliers de civils ont été tués ou blessés « par erreur » - peut-être parce que la vie des Afghans et des Afghanes ne vaut pas cher aux yeux de Donald Rumsfeld. Enfin, l’armée américaine a multiplié les centres de détention et de torture, après avoir été forcés de faire le ménage à Bagram en 2002, alors que ce Guantanamo afghan risquait de provoquer le même type de protestations internationales que celles soulevées par le scandale d’Abu Ghraib.

Un projet de reconstruction qui piétine

Parallèlement, la remise en place de l’État piétine. Des élections ont eu lieu en 2004 puis en 2005, mais deux ans plus tard, le Président Hamid Karzai - que ses compatriotes surnomment « maire de Kaboul » tant il peine à contrôler le pays - se retrouve à la tête d’un gouvernement fantôme. Le programme de reconstruction élaboré par la Banque mondiale a établi de facto un gouvernement parallèle où les décisions sont prises par des technocrates anonymes nommés par Washington. Pour ceux-ci, la priorité est d’empêcher la reconstitution d’un État fort, ce qui passe par la privatisation la plus rapide possible. Par exemple, l’aide dans le domaine médical est orientée vers des cliniques privées, pendant que l’on abandonne les hôpitaux gouvernementaux. L’agriculture, le gagne-pain de la majorité des trente millions d’Afghans, fait figure de parent pauvre au plan du financement. En bout de ligne, les budgets dévolus à la reconstruction de l’Afghanistan restent de loin inférieurs (par habitant) à ce qui a été accordé pour d’autres crises (l’ex-Yougoslavie par exemple).

En partie parce que le gouvernement central ne contrôle presque rien, le véritable pouvoir est exercé par des milices sous la coupe de seigneurs de guerre. Ceux-ci sont tolérés par les États-Unis selon la logique perverse de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Au vu et au su de tout le monde, ils ont retransformé l’Afghanistan en un immense champ d’opium (80 % de la production mondiale). Dans plusieurs régions, l’État de droit demeure une fiction. Pire encore, ces seigneurs de la guerre ont une influence énorme sur le gouvernement central : selon le vice-président de la Commission afghane des droits humains, Ahmad Fahim Hakim, plus de 60 % des parlementaires leur sont inféodés d’une manière ou d’une autre. Bref, l’Afghanistan d’aujourd’hui ressemble de plus en plus au chaos meurtrier de la guerre civile qui sévissait avant l’arrivée au pouvoir des talibans en 1996.

Le retour des talibans

Dans ces circonstances, faut-il se surprendre du retour en force des talibans ? Selon le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, les talibans comptent plus de 12 000 hommes en armes et contrôlent plus de vingt districts dans les provinces de Kandahar, Helmand, Zabul et Uruzgan, et aussi à l’Est, le long de la frontière avec le Pakistan. Ils recrutent des jeunes désespérés, souvent formés dans les centres islamistes qui continuent d’opérer au Pakistan. Car l’autre partie du problème réside dans ce pays voisin de l’Afghanistan. Encore là, les États-Unis appuient la dictature issue du coup d’État du général Pervez Musharaf. Les militaires pakistanais soufflent le chaud et le froid en faisant la chasse aux intégristes, mais en les laissant déstabiliser l’Afghanistan, en partie parce qu’ils ont besoin de la guerre pour justifier leur existence. Certes, les intégristes pakistanais contrôlent les provinces frontalières (Baloutchistan et North West Frontier). Mais comme dans le cas de l’Afghanistan, c’est un peu l’histoire de Frankenstein. Les intégristes, créés par les militaires pour nuire aux forces démocratiques et laïques, se sont retournés contre leur géniteur.

Quel rôle pour le Canada ?

Le Canada n’a pratiquement pas été présent en Afghanistan, jusqu’à ce que les États-Unis n’y déclenchent leur chasse à Ben Laden. Après le refroidissement canado-américain lors de la guerre contre l’Irak en 2003, le gouvernement précédent avait décidé de s’investir de manière importante, sans doute pour accommoder Washington. Depuis la mise en place du gouvernement conservateur, cette tendance s’est accentuée. Délaissant le rôle traditionnel qu’il joue dans les opérations de maintien de la paix sous contrôle de l’ONU, le Canada est devenu un opérateur militaire sous commandement américain. C’est quand même problématique. En admettant qu’il faut aider ce pays à se reconstruire, est-ce la meilleure façon de procéder ? Pour les observateurs afghans, il est douteux que la guerre en cours ne contribue réellement à rétablir la paix : les États-Unis et leurs alliés, notamment les milices afghanes, sont autant, sinon plus, discrédités que les talibans.

Certes, il ne s’agit pas d’abandonner le peuple afghan. Mais il est impératif de se démarquer de l’unilatéralisme américain, qui a pour effet d’aggraver des crises déjà complexes plutôt que les dénouer. Selon la charte des Nations unies, les États membres peuvent intervenir pour maintenir la paix, mais dans des conditions et selon des modalités bien précises, qui n’ont rien à voir avec les stratégies à court terme de l’une ou l’autre puissance. Il y a des limites à cette approche, mais c’est encore celle qui comporte le moins de dangers. Actuellement, Washington isole l’ONU sous prétexte de vouloir nous protéger contre les monstres terroristes qu’ils ont contribué à mettre au monde dans les années 1980 et 1990. Le Canada est-il condamné à réparer les pots cassés des États-Unis ?

En retournant vers le multilatéralisme, le Canada devrait remettre l’ONU au centre de la crise et de sa résolution. Mais il y a aussi un autre défi. La reconstruction de l’Afghanistan ne passe pas par les petites recettes de la Banque mondiale. Il faut aider à remettre en place un État, ce qui demande du temps, de l’argent et de la détermination. Et plus fondamentalement, cela exige de travailler avec des forces qui se battent réellement pour un projet démocratique, et non avec ceux qui sont simplement « les ennemis de nos ennemis ». Les démocrates afghans et afghanes existent par milliers.

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