Dossier États-Unis

« Le conflit en Afghanistan s’est maintenant régionalisé »

jeudi 21 août 2008

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Dans son récent livre Descent Into Chaos : The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Centreal Asia , le journaliste pakistanais Ahmed Rashid soutient que les Américains, en se tournant vers l’Irak, ont manqué une occasion en or après 2001 pour favoriser la stabilité et la prospérité des pays d’Asie centrale, du Pakistan et de l’Afghanistan. Alternatives a interviewé ce spécialiste de la région et auteur du best-seller Taliban.

Le général Moucharraf a démissionné de son poste de président du Pakistan. Est-ce un autre échec pour les Américains ?

C’est un coup dur pour le président Bush parce qu’il a beaucoup investi dans le président Moucharraf. L’administration Bush a toujours craint de se débarrasser de leaders amis, parce que cela enverrait un mauvais message à leurs autres alliés, par exemple aux chefs arabes. Les Américains réalisent que Moucharraf n’a pas été en mesure de convaincre l’armée et les services secrets pakistanais de mieux lutter contre les talibans.

Les Américains ont versé des milliards au Pakistan depuis 2001. Comment évaluez-vous les relations entre ces deux pays ?

Cette relation est surtout celle entre Moucharraf et Washington. Les États-Uniens n’ont pas souhaité gagner l’appui du peuple pakistanais, qui n’a pas vu la couleur de cet argent. Rien n’a été dépensé pour des programmes sociaux ou le développement économique. Toutes les sommes versées par les États-Unis ont été accaparées par l’armée pakistanaise. Les généraux les ont utilisées à leur avantage pour renforcer leur emprise sur le pays, ce qui a fini par créer une crise politique. Les États-Unis ont très mal joué leurs cartes au Pakistan. Ils ont trop dépendu de l’armée pakistanaise, qui n’a pas fait grand-chose pour lutter contre al-Qaïda et les talibans.

Mais les Américains savaient depuis 2001 que les talibans se réfugiaient au Pakistan avec la bénédiction des autorités pakistanaises. Pourquoi ont-ils fermé les yeux ?

Les Américains n’avaient que des objectifs très limités en Afghanistan. Leur objectif n’était que de capturer les leaders d’al-Qaïda. Ils ne voulaient pas reconstruire l’Afghanistan, stabiliser le Pakistan ou régler le cas des talibans. Pourquoi ? Parce que Washington voulait concentrer ses efforts en Irak. La Maison-Blanche ne voulait pas passer trop de temps à rebâtir l’Afghanistan. C’est une grave erreur, parce qu’al-Qaïda a été en mesure de se regrouper avec l’aide des talibans.

Et maintenant, la reconstruction de l’Afghanistan est beaucoup plus difficile…

Oui, tout à fait. Le conflit en Afghanistan s’est maintenant régionalisé. Il y a des talibans pakistanais qui ont pris le contrôle du nord-ouest du Pakistan et qui visent maintenant l’ensemble du pays. Des talibans en Asie centrale qui jettent les bases de leur mouvement en Ouzbékistan et au Tadjikistan. Il y a des problèmes majeurs avec l’Iran, qui abrite maintenant des talibans.
Mais à quoi pensaient les Américains lorsqu’ils ont chassé les talibans en 2001 ? Croyaient-ils que l’Afghanistan allait se reconstruire sans aide ?
Ils n’avaient pas de plan pour stabiliser le pays. Les Américains ne voulaient pas s’engager, ni avec des troupes ni en dépensant de l’argent. Ils ne comprenaient pas que cette passivité allait permettre aux talibans et à al-Qaïda de revenir. Et c’est ce qui s’est produit.

À partir de 2004, Washington a changé d’attitude, mais la période la plus cruciale, les quelques années après la fin du régime des talibans, a été gaspillée.

C’est à ce moment que les Américains ont perdu le plus de crédibilité...

Oui. Les Afghans ont été désillusionnés. Les promesses de reconstruction et de développement ne se sont pas matérialisées. Et les talibans s’en sont servis pour regagner la confiance de la population afghane en lui disant « voyez, les Américains ne sont pas intéressés à vous aider ». Parce qu’ils en avaient plein les bras en Irak, les États-Unis n’ont fait que le strict minimum entre 2001 et 2004. Cela a alimenté l’anti-américanisme qui est maintenant répandu en Afghanistan et au Pakistan. C’est un grave problème pour le prochain président américain.

Et que doit faire le prochain président pour renverser la vapeur ?

Un vaste plan de développement est absolument nécessaire. Mais la clé, c’est la diplomatie. Il doit y avoir un plus grand engagement des Américains à stabiliser la région. Malheureusement, la section du Département d’État responsable de cette partie du monde est aux mains de néoconservateurs et elle a failli dans sa tâche de comprendre la situation.

Est-ce que les Américains devraient négocier avec les talibans ?

En fin de compte, oui. Mais pour le moment, les Américains sont en position de faiblesse, donc ce n’est pas un bon moment pour négocier. Tant que les talibans n’auront pas été affaiblis, des négociations ne pourront pas débuter.
Comment évaluez-vous la relation entre le président afghan Hamid Karzaï et les États-Unis ?

Karzaï est très dépendant des Américains, qui appuient son régime. En même temps, il est amer parce que les Américains ont décidé d’appuyer les chefs de guerre au détriment du gouvernement central après 2001. Il a aussi été frustré par le fait que les talibans puissent trouver refuge au Pakistan sans que les Américains ne s’en soucient. Après des années de sourdes oreilles, les Américains l’écoutent davantage parce que la situation militaire s’est détériorée sur le terrain.

Karzaï demeure toutefois impopulaire auprès des Afghans. La population lui reproche de ne pas avoir pris des mesures strictes pour contrer la corruption ou le trafic de drogue. Il doit y avoir des élections en Afghanistan l’an prochain. Si elles ont lieu, il pourrait les perdre.

Pourquoi les États-Unis ont-ils été si mous pour dénoncer les violations des droits de la personne dans des pays d’Asie centrale comme l’Ouzbékistan ?

Washington n’a pas développé une approche envers ces pays. L’important pour la Maison-Blanche, c’était de s’assurer que les troupes américaines puissent partir de là pour aller en Afghanistan. Les Américains se sont aussi servis de ces pays pour y envoyer des prisonniers capturés ici et là, afin qu’ils soient interrogés en toute tranquillité par la CIA.

Aujourd’hui, des groupes associés aux talibans se développent en Asie centrale. Des activistes vont s’entraîner ou combattre en Afghanistan et au Pakistan, avant de revenir chez eux. C’est une menace bien réelle. Malgré les différences, la région s’est en quelque sorte unifiée. Par conséquent, une approche régionale est nécessaire pour régler le conflit.

Cela veut-il dire davantage de troupes américaines ?

Oui, pour un certain temps. Mais cela veut surtout dire plus d’argent pour la reconstruction, la société civile et le développement économique. Jusqu’à présent, la majorité des sommes ont été consacrées aux efforts de guerre, ce qui a été une grande erreur.

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