Journal des Alternatives

Partenaires

Le casse-tête de la famille Mahiou

Geneviève GÉLINAS, 1er juin 2002
Photo : Daphnée Dion-Viens

Famille immigrante, deux enfants, vivant de l’aide sociale, cherche logement à prix abordable pour le 1er juillet. Le casse-tête de la famille Mahiou, en pleine crise du logement.

Trois petites pièces sombres dans un demi-sous-sol du quartier Saint-Michel. C’est le domaine de la famille Mahiou - les parents, deux fils de 6 et 10 ans et bientôt un bébé - depuis un an et demi. Malika et Hacene reçoivent leurs invités dans la pièce à l’avant, un salon qui leur sert aussi de bureau et de chambre à coucher. Le couple a tiré tout ce qu’il pouvait de son appartement exigu. Un lit superposé dans la chambre des garçons, l’étroit corridor transformé en entrepôt pour leurs jouets, l’excédent trouvant place au-dessus des armoires d’une cuisine où l’on se marche sur les pieds.

Peine perdue

Au début, leur petit trois et demi les a dépannés. Mais à la longue, ils étouffent. Surtout les enfants. « C’est beau le Canada, maman, mais si seulement on pouvait ramener la maison d’Algérie », se plaint parfois M’hand, le plus jeune. Les deux frères ne tiennent pas en place, ils se retrouvent plus souvent qu’autrement à jouer dans la rue, et Malika s’inquiète. En plus, elle attend un troisième enfant pour juillet et estime que son bébé souffrira du manque de tranquillité. « Si on reste ici, ce n’est pas un bébé que je vais avoir, c’est un fou », lance-t-elle en riant jaune.

La recherche d’appartement a donc commencé pour eux en février. Hacene a ratissé la ville, « de Côte-Vertu à Henri-Bourassa, en passant par Langelier ». Le couple a épluché les annonces dans les journaux, les sites Internet, cherché des yeux les pancartes À louer. Peine perdue. « Des fois, j’arrive le premier, et on ne l’obtient pas », explique Hacene, exaspéré. Les Mahiou en sont venus à croire qu’ils étaient victimes de discrimination. En effet, les propriétaires leur demandent s’ils ont des enfants, s’ils ont du travail... Pas de chance, la famille vit de l’aide sociale. Quant à leur statut d’immigrant, leur accent chantant du Maghreb les trahit.

Ils estiment pourtant être des locataires de confiance. « La première chose que fait Hacene lorsqu’il reçoit le chèque [d’aide sociale], c’est d’aller payer le loyer. Nous sommes toujours à temps, et même parfois en avance », assure Malika. Mais avec un taux d’inoccupation des loyers de 0,6 % à Montréal, les propriétaires se permettent de choisir leurs locataires. Le nombre de plaintes pour discrimination adressées au Regroupement des comités logement et des associations de locataires du Québec (RCLALQ) a plus que doublé depuis l’an dernier. « Ce qui est dominant cette année, c’est la discrimination sur une base économique et à cause des enfants », explique Sophie Cabot, agente d’information au RCLALQ.

Les Mahiou ont tenté de porter plainte à la Commission des droits de la personne. On leur a demandé des preuves qu’ils ne détenaient pas. Affligée d’un manque de ressources chronique, la Commission exige plusieurs preuves avant de commencer à faire enquête. Une démarche que Sophie Cabot qualifie de « lourde lorsque les victimes sont déjà stressées par leur processus de recherche de logement ».

Au RCLALQ, on revendique une loi antidiscrimination destinée au marché privé. Un projet qui limiterait la cueillette de renseignements personnels sur les aspirants locataires aux nom, adresse et numéro de téléphone, ainsi qu’un processus de location basé sur la méthode du premier arrivé, premier servi. Le projet de loi 26 présenté par l’ex-ministre Louise Harel en juin dernier est sur la glace depuis le remaniement ministériel. De toutes façons, selon Sophie Cabot, « il ne satisfaisait ni les locataires ni les propriétaires ». Ces derniers auraient toujours pu exiger la date de naissance des futurs locataires, ce qui, dans les faits, laisse la porte ouverte à une enquête de crédit.

Des moyens réduits

Le choix des Mahiou est aussi réduit que leur revenu est précaire. En additionnant leur montant d’aide sociale et leurs allocations familiales, on obtient à peine plus de 1 300 dollars par mois pour quatre personnes. Leur minuscule trois et demi gruge déjà les 25 % du revenu recommandé pour un budget équilibré. Ils sont prêts à monter les enchères jusqu’à 450 dollars, plus du tiers de leurs revenus, mais ne peuvent payer davantage sans se saigner. Ils sont conscients que certains aspirants locataires mieux nantis offrent un supplément pour être sûrs de décrocher l’appartement convoité, et en conçoivent de la frustration.

Pour François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), « ce n’est pas le marché qui n’est plus rentable, ce sont les locataires mêmes ». Il répond ainsi aux doléances des propriétaires, qui exigent des mesures d’incitation fiscale pour la construction de nouveaux logements. À l’appui de sa thèse, Saillant cite une étude de la Société d’habitation du Québec, qui démontre qu’entre 1981 et 1996, le revenu annuel médian des locataires a diminué de 27,7 % en dollars constants, alors que celui des propriétaires n’a baissé que de 4,5 %. Le FRAPRU voit le salut des locataires dans un vaste chantier de construction de 8 000 logements sociaux par année.

Pourquoi pas un HLM pour les Mahiou ? La famille a fait sa demande à l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM) au mois de mars. On leur assure qu’on examine leur demande, mais aucun appartement ne leur a encore été attribué. Pas étonnant quand on sait que plus de 12 500 ménages (soient 25 000 personnes) attendent un HLM à Montréal, une augmentation de 55 % depuis 1998. Temps d’attente moyen : deux ans...

À la rue

« Tout le monde est dans votre cas, restez où vous êtes », répond-on aux Mahiou lorsqu’ils appellent l’OMHM pour s’informer de l’évolution de leur dossier. Trop tard. Le logement actuel des Mahiou est déjà loué pour le 1er juillet. Ils risquent donc de se retrouver à la rue. Déjà le 1er mai dernier, 470 autres ménages québécois étaient sans logis et avaient dû se réfugier chez des membres de leur famille ou dans les centres d’hébergement...