Journal des Alternatives

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Le Tchad sous tension

Philippe VIEL, 28 février 2008

Le Tchad est sous l’État d’urgence. Des rebelles ont failli renverser le président autoritaire d’Idriss Itno Déby au début février. Le Tchad accuse le Soudan d’appuyer les rebelles. La stabilité de l’Afrique centrale est maintenant en péril, puisque le conflit a aussi des impacts au Soudan et en République centrafricaine.

Cette nouvelle attaque n’est pas une surprise. Depuis que le président tchadien Idriss Itno Déby a décidé en 2005 de changer la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat, de nombreux opposants, membres de son clan et de son armée, se sont révoltés. Ceux-ci se sont regroupés à l’est du pays, aux limites de la frontière soudanaise, dans l’immense province soudanaise du Darfour qui longe le Tchad. Sous le nom du Commandement militaire unifié (CMU), ce nouveau regroupement de diverses factions rebelles tente plus que jamais de renverser le pouvoir tchadien.

Déjà en 2006, ces mêmes rebelles, financés et équipés par le gouvernement soudanais, ont tenté de prendre la capitale, N’Djamena, de force. Ils ont été repoussés de justesse par les forces armées de Déby, soutenues logistiquement et militairement par la France, ainsi que par les groupes rebelles opposés au gouvernement soudanais. Un accord de coopération militaire entre la France et son ancienne colonie existe depuis 1976.

Le Soudan ?

Pourquoi attaquer maintenant ? Le gouvernement soudanais, qui essaie d’étendre son influence sur la région, tente de freiner le déploiement de l’EUFOR qui se fait au compte-goutte. Cette force européenne de sécurité vise à protéger les Centrafricains et les Soudanais réfugiés dans l’est du Tchad. Le gouvernement soudanais soupçonne cette initiative européenne d’avoir des objectifs visant à le déstabiliser. Le Soudan tente depuis 2003 de mater la rébellion dans sa province du Darfour, accusant même le Tchad d’appuyer les groupes rebelles soudanais. Le gouvernement tchadien, quant à lui, reproche au gouvernement soudanais d’appuyer les rebelles tchadiens et suspecte les forces soudanaises d’avoir attaqué et bombardé des villages tchadiens au cours des derniers mois. Rappelons que les massacres par les milices du gouvernement soudanais dans la région du Darfour ont fait plusieurs milliers de victimes depuis 2003 (plus de 200 000, selon divers groupes internationaux) et plus de 2 millions de déplacés.

Contestations internationales

Les principaux dirigeants internationaux ont tous dénoncé avec véhémence la récente attaque des rebelles. L’Union africaine a ajouté sa voix à celle des nombreux dirigeants africains et occidentaux qui ont dénoncé les attaques. Par la voie d’une déclaration présidentielle, le Conseil de sécurité a condamné « fermement » les attaques et « toutes les tentatives de déstabilisation par la force » du Tchad.

La France a offert à Idriss Itno Déby une porte de sortie pour quitter le pays en sécurité, mais celui-ci semble prêt à se battre coûte que coûte pour conserver le pouvoir. La communauté internationale peut difficilement se tourner vers l’opposition officielle, presque disparue sous la répression de Déby. Encore au début de février 2008, on dénonce des rapts et des disparitions dans la capitale N’Djamena, où les forces gouvernementales auraient enlevé plusieurs personnages importants de l’opposition tchadienne.

Gestion désastreuse

En place depuis un coup de force en 1990, le gouvernement tchadien de Déby profite depuis 2003 d’une manne pétrolière importante provenant du sud du pays. Cet important projet pétrolier, financé en majeure partie par la Banque mondiale, devait servir à la reconstruction des infrastructures sociales nationales. C’était sans compter sur les aspirations de Déby. En effet, les nombreuses tensions internes, générées par les politiques répressives du président, ont mené le pays vers le déchirement. De plus, la corruption étant de mise dans ce pays au bord du gouffre humanitaire (170e au classement des indicateurs de développement humain dans le plus récent rapport de l’ONU), les rentes pétrolières ont plutôt servi à l’achat d’armes par Déby pour pouvoir contrer ses opposants.

Les dispositifs étrangers dans le pays

Après son offensive contre la capitale, les troupes rebelles se sont repliées à la suite de l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU d’une déclaration non contraignante appelant « tous les États à fournir le soutien requis par le gouvernement du Tchad en conformité avec la Charte des Nations unies ». En gros, cette déclaration permet à la France d’utiliser ses forces militaires en place pour pouvoir appuyer le gouvernement tchadien. Ce à quoi s’oppose fermement le regroupement rebelle, comme l’indique une des têtes dirigeantes du groupe de rebelles Timane Erdimi, neveu du président Déby. Le nombre de soldats français présents au Tchad dans le cadre du dispositif militaire Épervier est récemment passé à 1450 soldats, et augmentera à l’arrivée des forces de l’EUFOR (3700 soldats, dont 2100 Français), projet né d’une initiative de l’Union européenne. À cela s’ajoutent différents équipements de combats lourds, avions de chasse ainsi qu’un dispositif logistique étendu partout dans le pays.

La France joue gros dans ce conflit. Après avoir perdu le contrôle du projet pétrolier tchadien au profit d’un conglomérat américain et malaisien (Exxon, Chevron et Petronas), la France ne veut pas perdre son influence dans la région. De plus, l’immense territoire du Darfour renfermerait des gisements importants en hydrocarbures et en uranium, entre autres, qui font l’envie de la Russie, de la Chine et aussi des États-Unis.

Depuis plusieurs années déjà, la France a fermé les yeux sur les nombreuses exactions du gouvernement de Déby : trucage des élections, répression sauvage de l’opposition, de la presse indépendante et des populations locales opposées à son gouvernement. À défaut de mieux, la France a continué d’appuyer Déby, l’opposition étant divisée et les groupes rebelles étant appuyés par le gouvernement soudanais.

Les enjeux régionaux

Outre la province soudanaise du Darfour qui subit une guerre civile et l’est du Tchad qui accueille des milliers de réfugiés, c’est l’avenir de toute l’Afrique centrale qui est en jeu présentement. Des millions de Soudanais, de Tchadiens et de Centrafricains vivent dans l’insécurité et tentent de fuir les combats.

L’ONU, qui a déployé moins de 10 000 soldats parmi les 26 000 prévus dans le cadre de la MINUAD (Mission conjointe ONU-Union africaine au Darfour), s’inquiète avec raison de la déstabilisation de cette immense région. Le Secrétaire général Ban Ki-Moon est « particulièrement préoccupé par la détérioration de la grave situation humanitaire de quelque 285 000 réfugiés et 180 000 personnes déplacées, ainsi que de leurs communautés d’accueil, dans l’est du Tchad où la communauté internationale est activement engagée à fournir une assistance d’urgence pour sauver des vies humaines ».

De plus, des milliers de Tchadiens sont réfugiés au Cameroun en raison de l’insécurité dans la capitale N’Djamena.

La République centrafricaine pourrait aussi littéralement basculer vers le chaos. Le gouvernement de François Bozizé, en place depuis 2003 grâce à un coup de force appuyé par le présent gouvernement tchadien, fait face à de graves luttes internes. Des milliers de gens ont été déplacés en raison de ces troubles. Si le gouvernement tchadien tombait, les rebelles centrafricains, eux aussi cantonnés aux limites du Darfour, pourraient dès lors renverser Bozizé.

Et les grandes puissances observent avec attention les prochains rebondissements dans la région. La Chine porte un regard attentif à la situation, elle qui appuie le gouvernement soudanais et qui profite des puits pétroliers au Sud-Soudan. Les États-Unis aussi restent sur le qui-vive, en raison de son important projet pétrolier dans le Sud tchadien et de la menace d’une étendue soudaine de l’influence soudanaise dans la région. La France, ancienne puissance coloniale, veille comme elle le fait depuis les Indépendances, et convoite, elle aussi, le pétrole du Tchad.