Le Salvador : enfin l’alternance ?

jeudi 27 mars 2008, par Victor Carranza

Les Salvadoriens vont choisir un nouveau président dans un an. Et pour la première fois en 18 ans, la gauche est en avance dans les sondages. La menace pour la droite a un nom : Mauricio Funes, le prestigieux journaliste, candidat du Front Farabundo Marti (FMLN).

Provenant de l’extérieur du parti, Mauricio Funes jouit d’une popularité indéniable auprès des Salvadoriens qui l’ont vu évoluer durant vingt années de journalisme. Il a été producteur et animateur d’émissions telles que Sin cesura et La Entrevista, qui avait de loin la meilleure cote d’écoute en 2005.

Mauricio Funes amène donc une aura d’indépendance face aux dogmes programmatiques et idéologiques plus orthodoxes du FMLN. Sa nomination en novembre comme candidat à la présidence est peut-être la meilleure décision des derniers temps de la gauche salvadorienne. Même si elle constitue la principale force d’opposition, le FMLN n’a jamais été capable de vaincre le parti de droite, l’Alliance républicaine nationaliste (ARENA).

Quoique pas très visibles encore, les contradictions entre les idées des franges plus radicales du FMLN et Mauricio Funes feront surface ; du moins, c’est ce qu’espère la droite salvadorienne. Dans les faits, la nomination de Funes a été précédée par un discours plus modéré de la gauche sur des thèmes très sensibles au Salvador. Le nouveau chef a commencé à développer un discours beaucoup moins belligérant et plus diplomatique. Par exemple, lors de déclarations publiques en décembre, Funes a laissé entendre qu’il ne prône pas le retour d’une monnaie salvadorienne, remplacée par le dollar américain sous le gouvernement de droite ARENA. Il ne veut pas non plus déchirer le traité de libre commerce avec les États-Unis, mais plutôt réviser les aspects défavorables, spécifiquement pour défendre l’agriculture et les PME.

Par contre, le candidat de la gauche a été ferme concernant le retrait des troupes salvadoriennes d’Irak, faisant ainsi écho au sentiment de la population, embarrassée par le fait que le Salvador soit le seul pays des Amériques participant avec les États-Unis à cette guerre.

Un contexte régional favorable

Le contexte régional semble aussi être plus compliqué pour la droite en raison du durcissement de la politique migratoire des États-Unis. Durant la campagne présidentielle de 2004, le parti ARENA a répandu chez les Salvadoriens la crainte d’un déclin des remesas (l’argent envoyé par des proches à l’étranger), insistant sur le fait que si la gauche gagnait les élections, beaucoup d’hermanos lejanos (plus de 2,5 millions de Salvadoriens vivent légalement ou illégalement aux États-Unis) seraient déportés au Salvador, causant un effondrement de l’économie du pays. En effet, les Salvadoriens aux États-Unis constituent un des piliers de l’économie salvadorienne. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes de l’ONU (CEPALC), les Salvadoriens vivant aux États-Unis ont transféré, en 2007, 3,7 milliards de dollars dans leur pays d’origine, ce qui représente 18,7 % du PIB. Les hermanos lejanos ont bonifié aussi l’économie salvadorienne en générant l’an dernier un milliard de dollars en recettes touristiques. Ni la défaite de la gauche en 2004, ni l’alignement inconditionnel de l’actuel gouvernement salvadorien de Tony Saca avec l’administration Bush n’ont pu stopper les déportations dues au resserrement des règles aux États-Unis. En 2007, les transferts d’argent des Salvadoriens ont diminué de 9 % selon la CEPALC.

Dépourvu de l’argument « victoire de la gauche = déportations des États-Unis », le parti ARENA a commencé à déterrer son langage anticommuniste du temps de la guerre froide.

En ce qui concerne la position des États-Unis sur les progrès de la gauche, l’ambassadeur américain, Douglas Barclay, a déclaré qu’il n’allait pas se mêler de la politique interne du pays. Mais le Salvador a une importance pour Washington. D’abord, les États-Unis détiennent une base militaire sur la côte pacifique et aussi parce que le Salvador a toujours été un allié important dans la région, que ce soit pour implanter le libre-échange ou pour favoriser la politique étrangère américaine, comme l’appui à la guerre en Irak ou les attaques politiques contre Cuba et le Venezuela.

Les problèmes du Salvador

Selon un sondage d’évaluation de l’année 2007 réalisé par l’Université centraméricaine (UCA), 52,4 % des répondants ont indiqué que la délinquance avait augmenté comparativement à l’année précédente. L’Institut de médecine légale a par ailleurs établi qu’en moyenne 297 homicides sont commis tous les mois au Salvador. Le Québec, qui a une population équivalente, en a une douzaine par mois seulement...

Cette délinquance est alimentée par une pauvreté grandissante. Selon le sondage de l’UCA, plus de deux répondants sur trois disent que la pauvreté est en hausse et au moins quatre personnes sur cinq affirment que le coût de la vie augmente considérablement. Cette perception du Salvadorien moyen contraste avec la publicité ronflante du gouvernement ARENA sur la croissance économique. Dans son bilan économique, la CEPALC note que le Salvador a joui d’une croissance économique de 4,5 % en 2007, la plus forte en 12 ans.

Cependant, ces indicateurs ne montrent qu’un aspect de la réalité comme l’a bien signalé dans une récente entrevue à un quotidien salvadorien, Robert White, ex-ambassadeur des États-Unis au Salvador et actuel président du Center for International Policy, basé à Washington. Il remarque que chaque année le produit intérieur brut progresse, mais qu’en même temps le nombre de pauvres augmente. Robert White conclut que la richesse est davantage concentrée dans les mains d’une minorité, ce qui n’est pas sain pour une démocratie. Pour sa part, le Centre pour la défense des consommateurs, dans son bilan de 2007, dénonce des augmentations de l’ordre de 16 % des aliments et de 23 % d’autres produits de base. Ce n’est pas par hasard que le Salvador occupe le 103e rang dans l’Indice de développement humain compilé par l’ONU, tandis que le Costa Rica et Cuba se placent à la 48e et 51e place respectivement.

Un troisième problème, et non le moindre, c’est la corruption. Quoiqu’il soit difficile de disposer d’informations compilées sur ce thème, on trouve fréquemment dans les quotidiens salvadoriens des cas de corruption impliquant des anciens fonctionnaires accusés de détournements de fonds, d’enrichissement illicite et d’autres délits du genre. Dans tous ces cas, un dénominateur commun : très peu sont traduits en justice.

En somme, la popularité de Mauricio Funes, le virage du FMLN vers une stratégie plus terre-à-terre dans la quête présidentielle et un contexte national et régional favorable sont tous des facteurs qui semblent ouvrir la voie à la gauche, et ainsi permettre l’alternance dans l’exercice du pouvoir au Salvador.

À propos de Victor Carranza

Gestion financière

Salvadorien d’origine, Victor a été impliqué, dès son arrivée au Québec, dans le mouvement de solidarité internationale canadienne. Ainsi, il a participé au développement de projets de communication alternative au Canada comme au Salvador, tels que le journal « L’Enjeu : Amérique centrale » publié à Montréal dans les années 80, ainsi que dans la mise sur pied au Chalatenango, El Salvador, de la radio communautaire Sumpul. Ce dernier projet, réalisé après les accords de paix au Salvador en 1992 et avec le concours de l’AMARC (Association mondiale de radios communautaires), fut un jalon important dans l’établissement du réseau des radios communautaires au El Salvador (ARPAS). Victor a accompli plusieurs mandats avec Oxfam Québec (coopérant volontaire en Amérique centrale, chargé de projets à Montréal et Représentant à Nairobi, Kenya) ; il a été Directeur général de SalvAide, une organisation de coopération internationale ontarienne basée à Ottawa. Avec cette expérience, Victor a joint l’équipe d’Alternatives en 2003. Ses intérêts particuliers dans la gestion de projets et programmes l’ont amené à intégrer le département administratif, où il est chargé de la gestion financière des projets. Victor détient un baccalauréat en administration (BAA) et des certificats en Communications, Gestion des projets et en Gestion financière. Il a aussi fait des études en journalisme et en technologies de l’information.

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