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Dossier souveraineté alimentaire

Le Québec exclu des tablettes

Camille Beaulieu, 27 juin 2008

Les producteurs agricoles et petits industriels de l’alimentation sont expulsés par centaines des épiceries québécoises ces dernières années. La part du Québec dans la transformation alimentaire canadienne a chuté de 25 % à 20 %. Parallèlement, les importations de produits transformés à l’étranger ont bondi à un milliard de dollars.

« Les produits québécois ont plus de difficulté que leurs équivalents étrangers à se retrouver sur les tablettes de nos épiceries, » s’étonne Dominique Arseneault, propriétaire d’un marché IGA à Coaticook.

« Le Québec est un cas unique au monde, explique Jacques Légaré, président-directeur général du Conseil de la transformation agroalimentaire et des produits de consommation. Nulle par ailleurs, à l’exception de l’Australie, ne trouve-t-on une telle concentration dans la distribution alimentaire. »

La politique des centrales d’achat

Discrètement et depuis au moins dix ans, Loblaw-Provigo, Sobeys-IGA et Metro qui vendent 80 % des aliments et des boissons au Québec, centralisent leurs approvisionnements. Les chaînes réclament dorénavant de gros volumes, livrables selon la formule « juste à temps » dans un entrepôt de la région de Montréal. Elles approvisionnent ensuite les épiceries de tout le Québec.

Les propriétaires de marchés franchisés ont joui longtemps d’une certaine latitude pour offrir des produits régionaux ou du terroir. Ce qui leur permettait de se démarquer de la concurrence. Cette liberté rétrécit comme peau de chagrin, constate Louise Ménard, propriétaire de quatre IGA à Montréal. « On rogne davantage chaque année sur mes achats de produits locaux et régionaux ! On me dit que les fournisseurs doivent être « listés » au siège social. Alors, ils font de l’argent au siège social et ils font de l’argent sur ce qu’ils me vendent. Et en plus, on demande aux petits producteurs de fournir toute la chaîne… c’est une aberration. »

En effet, tout se monnaye dans ce commerce. Les fournisseurs paient des frais de référencement (introduction d’un nouvel article sur la liste des produits offerts par la chaîne : c’est le fameux listing). Les fournisseurs sortent ensuite le carnet de chèques pour la publicité. Certains paient aussi pour trôner à un endroit stratégique sur la tablette. D’autres, pour de la gomme, du chocolat ou un magazine, allongent des centaines de milliers de dollars pour voisiner les caisses.

Les petits fournisseurs ne sont donc plus dans la course. « Les chaînes ne s’intéressent qu’aux gros volumes, conclut Daniel Mercier Gouin, directeur du Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation à l’Université Laval. Les petits n’ont pas les capacités de se faire référencer. La marge de manœuvre des franchisés s’est réduite. Les marchés étalent des produits locaux, mais en petites quantités. »

Au diable l’autosuffisance alimentaire

Les géants de l’alimentation « tolèrent tout au plus 10 % de produits régionaux hors des centrales d’achat et du listing », accuse Philippe Mollé, chef et chroniqueur gastronomique.

Ghyslain Trudel, qui démarche pour des entreprises hétéroclites comme l’ail mariné de la ferme Chant-O-vent de Saint-Esprit, les canards de la ferme Aux Champs Élysé de Marieville, et des fromages du Lac Saint-Jean, de l’Estrie ou des Iles-de-la-Madeleine abonde dans le même sens : « Lorsqu’on réussit à entrer dans l’une des trois chaînes, ils nous font sentir que c’est une faveur ! Les chaînes centralisent leurs opérations pour éviter de concurrencer des produits déjà sur leurs tablettes », affirme ce promoteur de produits régionaux.

« La sélection est féroce, confirme Françoise Pitt, qui fut rédactrice en chef pendant 13 ans du journal L’Alimentation. Ne resteront bientôt, parmi les petits producteurs, que ceux qui offrent un produit de niche, un produit du terroir. »

Beaucoup de boîtes, peu de produits

Les trois chaînes, contraintes d’espace oblige, ne tiennent que quelques marques d’un produit. Une marque maison, pour le haut de gamme (Choix du président, Sélection, Nos compliments) et une marque sans nom. Plus deux marques nationales — les beurres d’arachides Kraft, par exemple, et Skippy, de Bestfoods Canada.

Cette concentration, à l’intérieur même des épiceries, permet à trois boulangeries industrielles de vendre 88 % du pain frais tranché au Québec. Elle explique aussi pourquoi, selon une étude de l’Université Laval (Lambert et al. 2004), les coûts de production ont davantage diminué que les prix des aliments payés par les consommateurs depuis l’entrée en vigueur de l’ALÉNA en 1994, ce qui fait que les marges de profits sont supérieures.

Loblaw-Provigo, Sobeys-IGA et Metro Richelieu se simplifient encore l’existence en exigeant des fournisseurs capables d’alimenter tous leurs points de vente au pays. Les petits produits sans prestige ou moins rentables sont biffés du listing.

Que reste-t-il de l’autosuffisance alimentaire dans ce contexte ? Réconciliées pour une fois, Loblaw et Sobeys gardent un silence pudique sur le pourcentage de produits québécois sur leurs tablettes. Metro avance 50 %. En réalité : « On est dans le noir le plus total, » tranche Jean Larose, directeur général de l’UPA.

L’avenir des produits québécois en supermarché demeure impossible à prédire, mais pour Jacques Légaré, président du Conseil de la transformation agroalimentaire et des produits de consommation, la concentration est inéluctable. « Dans 5 ou 10 ans, il y aura beaucoup moins de distributeurs et de fournisseurs à travers le monde. Ici comme ailleurs. »