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Le Pakistan n’oubliera jamais cette horreur

Tariq ALI, 26 octobre 2005

Lahore - L’ampleur du désastre a traumatisé le pays tout entier. Enfin presque... Ici, à Lahore, des personnes recueillant des fonds à la suite du tremblement de terre ont été arrêtées et accusées. Elles amassaient en fait des fonds pour elles-mêmes. C’est dire que même au cœur d’un grand désastre, la vie suit son cours.

Comme un immense troupeau de vautours, les médias du monde se sont abattus sur le pays. Les mêmes images, les mêmes commentaires banals. Bientôt, ils se fatigueront et passeront à autre chose. Lorsqu’on aura vraiment besoin d’eux, pour surveiller les efforts de secours et de reconstruction, pour veiller sur les fonds et alerter les téléspectateurs d’une corruption inévitable (plus tôt cette année, des couvertures et des conserves destinées aux victimes des inondations ont été ouvertement vendues sur le marché noir), ils ne seront plus là. Le Sud ne vaut qu’un désastre. Mais le Pakistan n’oubliera jamais cette horreur.

Dans le nord-ouest du pays, le portrait est encore pire. Balakot, une petite ville qui sert de passerelle vers la magnifique vallée Kaghan et qui dépend grandement du tourisme saisonnier, a été détruite. Les cadavres jonchent les rues. Selon les évaluations actuelles, au moins la moitié de la population de cette ville de 100 000 habitants est maintenant disparue. Une génération entière a été balayée.

La même histoire se répète à Muzaffarabad dans la portion du Cachemire contrôlée par le Pakistan. Tout est détruit. Il y a eu là des manifestations antigouvernementales. Les citoyens ont pillé les commerces à la recherche de nourriture, tout comme à la Nouvelle-Orléans. Plus près de la frontière indopakistanaise, là où un état de tension permanente est délibérément maintenu par les deux camps, s’est déroulée une autre tragédie. Quatre cents soldats pakistanais, assis dans des fossés, ont été écrasés à mort alors que le mur de la montagne qui les protégeait s’est écroulé, les enterrant vivants.

Que dire de l’effort de secours ? Le gouvernement fait de son mieux, mais c’est loin d’être suffisant. Le manque d’infrastructures adéquates, l’absence d’un fonds de réserve important au budget qui permettrait de faire face aux tragédies imprévues et un manque total de préparation malgré les désastres annuels qui surviennent à plus petite échelle, ont coûté d’innombrables vies. Toutefois, regarder le général Musharraf à la télévision d’État pleurer la pénurie d’hélicoptères s’est avéré instructif. Quelques kilomètres au nord de la zone du désastre se trouve une grande flotte d’hélicoptères qui appartiennent aux armées occidentales qui occupent certaines portions de l’Afghanistan. Pourquoi les commandants américains, allemands et britanniques ne les ont-ils pas dépêchés pour sauver des vies ? La guerre est-elle si féroce qu’elle justifie un besoin quotidien de tous ces hélicoptères ? Cinq jours après le tremblement de terre, les États-Unis ont enfin libéré huit hélicoptères du service de guerre pour contribuer au transport de la nourriture et de l’eau jusqu’aux villages les plus isolés. Trop peu, trop tard.

L’armée pakistanaise a été mise à contribution. Mais les armées ne sont pas équipées pour participer à l’effort de secours. Elles ne sont pas formées pour sauver des vies. Par ailleurs, le signalement de convois d’aide attaqués et saisis par des foules en colère, bien avant d’atteindre leur destination, est un signe de chaos. Même en temps normal, les pauvres ont un accès limité aux médecins et aux infirmières. Les hôpitaux à la fine pointe de la technologie des grandes villes sont exclusivement au service des riches. La pénurie de personnel médical est un fléau depuis les cinquante dernières années. Aucun régime, qu’il soit militaire ou civil, n’a réussi à créer une infrastructure sociale adéquate, un filet de sécurité pour les citoyens moins privilégiés qui constituent la grande majorité de la population. Dans des périodes comme celle-ci, le pays tout entier ressent ce besoin, mais il sera rapidement oublié. Jusqu’au prochain désastre. Dans ce monde privatisé, l’État n’est pas encouragé à aller à l’encontre du système. Les choses vont mal ici. Mais la situation sera encore pire lorsque les équipes de secours arriveront dans des régions encore hors de portée.


L’auteur a récemment publié Street Fighting Years (nouvelle édition) et, avec David Barsamian, Speaking of Empires & Resistance. Il est possible de le joindre à l’adresse : tariq.ali3@btinternet.com.
Cet article a été publié originalement en anglais dans www.counterpunch.org.