Journal des Alternatives

Le Forum social 2006 : Nouvelles étapes

Pierre BEAUDET, 14 octobre 2005

En janvier 2001, quelques milliers de personnes se réunissaient à Porto Alegre pour se retrouver et discuter à voix haute pourquoi et comment pouvait-on organiser un grand rassemblement des organisations populaires du monde entier. Depuis, on connaît l’histoire. Le FSM est devenu incontournable et un des moments clés du développement d’un mouvement altermondialiste. Il est devenu également un processus permanent par lequel des organisations et des réseaux se concertent, développent des alternatives, articulent des résistances sur l’ensemble de la planète.

Le FSM ... 2001 - 2007

2001 : Premier FSM à Porto Alegre (Brésil) avec 15 000 participants
2002 : Deuxième FSM à Porto Alegre avec 50 000 participants
2003 : Troisième FSM à Porto Alegre avec 90 000 participants
2004 : Quatrième FSM à Mumbai (Inde) avec 130 000 participants
2005 : Cinquième FSM à Porto Alegre avec 155 000 participants.
2006 : FSM « décentralisé » (plusieurs villes simultanément)
2007 : FSM en Afrique subsaharienne

L’impact du FSM a été analysé par plusieurs. De manière générale, on a trouvé la « formule » pour permettre une large concertation dans le contexte d’un mouvement diversifié et pluriel, exprimant des sensibilités sectorielles, idéologiques, culturelles, régionales. Sans être un lieu délibératif où « l’on prend des décisions », le FSM débouche de plusieurs manières sur la construction d’alternatives et le renforcement en réseaux. Il est un lieu de resourcement important, peut-être le plus important, pour les mouvements sociaux du monde. Bien sûr, le FSM n’est pas non plus la « voie royale » et ne répond pas à toutes les attentes. Il est traversé de tensions permanentes, certains diraient de tensions créatrices, entre les groupes participants, entre générations, entre mouvements sociaux et ONG, entre ceux qui sont tournés vers l’action communautaire et ceux qui sont tournés vers l’action politique, entre ceux qui veulent le dialogue et ceux qui veulent la confrontation. Le FSM, de par sa charte, n’exclut pratiquement personne (sauf les groupes prônant la lutte armée) tout en s’inscrivant clairement dans le développement des alternatives au néolibéralisme dominant.

Extrait de la Charte de principes du FSM

Le Forum social mondial est un espace de rencontre ouvert destiné à approfondir la réflexion, le débat démocratique d’idées, la formulation de propositions, l’échange d’expériences et l’articulation d’actions efficaces, entre les associations et mouvements de la société civile qui s’opposent au néo-libéralisme et à la domination du monde par le capital et par toute forme d’impérialisme et qui se sont engagés dans la construction d’une société planétaire centrée sur l’être humain (voir Charte des Principes du FSM). Le F.S.M. se propose de débattre des alternatives de construction d’une mondialisation planétaire assise sur le respect des droits de l’homme universels et de ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, ainsi que de l’environnement, une mondialisation appuyée sur des systèmes et des institutions internationaux démocratiques placés au service de la justice sociale, de l’égalité et de la souveraineté des peuples.

Pourquoi un Forum social mondial « polycentrique » ?

Tout au long de 2003 et de 2004, le comité international du FSM a discuté de la suite du processus. Tout le monde était conscient, même les Brésiliens, que l’« épopée » de Porto Alegre, si on peut dire, venait à sa fin. Et qu’il fallait, comme le succès de Mumbai en 2004 l’avait démontré, bouger vers d’autres cieux. Pour toutes sortes de raisons, il nous est apparu que le continent africain devait être le lieu du prochain Forum, mais rapidement, nos camarades africains nous ont dit qu’il faudrait plus de temps. C’est dans ce contexte que la décision a été prise de l’organiser à Nairobi (Kenya) en 2007. Parallèlement pour garder le momentum, il a été également décidé d’organiser en 2006 un Forum social « polycentrique » dans trois villes du monde à peu près dans la même période, de façon à avoir un plus grand impact mondial. On attend donc plusieurs centaines de milliers de participants en janvier prochain à Caracas (Venezuela), Karachi (Pakistan) et Bamako (Mali). Le défi et l’enjeu sont de taille, car il faudra travailler très fort pour que tout cela s’articule bien.

Caracas

Tous savent que le Venezuela est actuellement un grand « laboratoire » où s’expérimentent de nouvelles formes d’organisation et de pouvoir populaires. Un gouvernement progressiste dirigé par Hugo Chavez tente de changer la donne dans un pays dominé par une petite élite depuis toujours et la population est en marche pour la transformation. Un même vent de gauche souffle très fort ailleurs dans l’hémisphère, au Brésil, en Argentine, en Bolivie, en Uruguay, au Mexique et pour simplifier, c’est là que ça se passe au niveau de la lutte pour la transformation sociale. Il est donc apparu normal pour les organisations des Amériques qui participent au Forum (et qui sont regroupées dans le « Forum hémisphérique ») de proposer Caracas comme lieu de rassemblement. D’emblée, un comité d’organisation vénézuélien a été mis en place et s’active avec l’appui de camarades brésiliens, mexicains, chiliens et québécois à organiser le Forum qui aura lieu les 24-29 janvier dans la capitale du Venezuela.

Karachi

Dans la mégapole méridionale du Pakistan (15 millions d’habitants !), les mobilisations et les tensions sociales sont très fortes. Frappé récemment par un grand tremblement de terre (au nord du pays), le Pakistan est un pays « fragile », fortement affecté par les turbulences qui traversent une région que d’aucuns appellent l’« arc des tempêtes », et qui s’étend de l’Asie du sud et centrale au Moyen-Orient. C’est évidemment là où se déploie la puissance américaine (la « guerre sans fin » de George W. Bush) et où se produisent de grandes confrontations y compris au Pakistan. Pour le mouvement populaire et démocratique de ce pays, les enjeux sont très importants. D’une part affirmer une voix démocratique et populaire contre la guerre, contre l’impérialisme américain et aussi contre les forces rétrogrades (« Jihadistes ») qui sont l’autre côté de la même médaille de la réaction. D’autre part, développer un mouvement pour la paix et la démocratie à l’échelle (immense) de l’Asie, avec les camarades indiens d’abord et avec des mouvements d’un peu partout sur le continent, en Indonésie, au Bangla Desh, en Chine, au Vietnam, au Japon, etc. Dans une large mesure, la rencontre de Karachi (24-29 janvier) qui sera organisée par le Forum social de l’Asie sera un moment structurant dans une région du monde qui est sur la brèche.

Bamako

En Afrique subsaharienne on le sait, le mouvement social est fragmenté dans un contexte où la misère et la guerre se nourrissent mutuellement pendant que les impérialismes cherchent à s’approprier encore plus les ressources naturelles. Mais en dépit de la gravité de la situation, un mouvement populaire s’organise, comme l’ont démontré les formidables résistances des derniers temps au Niger, en Afrique du Sud, en Éthiopie, au Kenya, au Congo. En attendant Nairobi en 2007, le Forum social africain et le comité international ont décidé de convoquer un Forum polycentrique dans la capitale du Mali (20-21 janvier) qui est traversé depuis quelques années par un processus démocratique venant d’« en bas » et qui cherche à s’articuler davantage avec des partenaires dans la région (Sénégal, Burkina, Niger, Nigéria, etc.) et au-delà sur l’ensemble du continent.

La construction du grand « réseau de réseaux »

Le FSM polycentrique de 2006 sera donc davantage enraciné dans les grandes régions ce qui à coup sûr favorisera le maximum de participation populaire. Cette extraordinaire prolifération représente une réelle avancée pour les mouvements sociaux, mais en même temps soulève des questions difficiles : dans quelle mesure les mouvements sont-ils aptes à présenter des alternatives s’adressant à l’ensemble des sociétés, et pas seulement aux milieux organisés ? De quelle façon doit se faire l’arrimage avec le politique et la politique (le système des partis), de façon à permettre des transformations de grande envergure ? Comment peut se faire une réelle articulation des résistances mondiales dans un monde de plus en plus polarisé ? Tout le monde est convié au débat !

Le FSM au Québec

En 2001, nous étions moins d’une dizaine de mouvements québécois qui étaient à Porto Alegre. Mais rapidement, la chose a évolué. Au début de l’année encore à Porto Alegre, nous étions plusieurs centaines (le décompte exact est difficile puisque les organisations y participent chacune à leur manière). Des altermondialistes, des syndicalistes, des féministes, des écologistes, des étudiant-es, des groupes communautaires, à peu près tout le monde est représenté, avec une forte proportion de jeunes. Sans que le « processus » du FSM soit centralisé au Québec, il y a eu dans le passé un minimum de concertation et de convergence, d’une part pour échanger des informations pratiques (logistique, transport), d’autre part aussi pour développer davantage de discussions politiques. Dans ce bouillonnement à plusieurs reprises, l’idée de « rapatrier » le FSM au Québec dans le cadre d’un Forum social québécois a été évoqué et continue d’être discuté (un comité se réunit régulièrement pour voir à cela).

Concertations et échanges

Cette année encore, l’idée de se concerter et de partager de l’information semble appropriée, d’autant plus que la nature polycentrique de la chose devient un plus compliquée. Pour la majorité des organisations québécoises toutefois, il semble que Caracas est la destination la plus populaire. Plusieurs d’entre nous, par exemple les organisations membres du Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC) sont très impliquées dans la lutte pour des alternatives dans les Amériques et certes, il en sera beaucoup question à Caracas. Quelques organisations (la Fédération nationale des enseignant-es du Québec, la CSN, Alternatives et d’autres) sont également en train d’organiser une série de rencontres « parallèles » avec les camarades vénézuéliens, que nous aurions intérêt à connaître davantage pour construire des liens de solidarité plus forts. Peut-être sera-il envisagé aussi d’autres initiatives communes, notamment au niveau de la logistique (transport et habitation), de la publicité et du financement, également dans le cadre de différentes interventions au FSM comme tel (la question est posée à tous !) Pour faciliter tout cela, une petite infrastructure québécoise est en train d’être mise en place à Caracas par Alternatives en collaboration avec le comité vénézuélien. Parallèlement, la participation québécoise aux rencontres de Bamako et de Karachi sera probablement importante. Du côté du Pakistan, ce sont les organisations qui sont davantage investies en Asie et au Moyen-Orient qui sont intéressées, et c’est la même chose pour Bamako. Dans un cas comme dans l’autre, nous travaillons également à mettre en place une structure d’accueil pour les organisations québécoises, en collaboration avec les comités d’organisation locaux. Éventuellement au retour, les organisations participantes verront également comment ramener la substance du FSM polycentrique dans nos réseaux et dans la société en général.


1-Le comité international du FSM est une assemblée permanente d’une centaine d’organisations qui voient à l’orientation « générale » du FSM (ce n’est pas le FSM qui impose un programme) y compris le développement du Forum en fonction de sa charte, ainsi que les questions de logistique, de financement et de méthodologie. Du Canada, Alternatives et la Marche mondiale des femmes sont membres du CI.

2-Il y a eu également dans la région de Québec- Appalaches un grand forum social local en 2003 qui a été un beau succès.

3-La coordination de ce comité de travail est présentement animée par Jacques Létourneau (adjoint à l’exécutif de la CSN), Ronald Cameron (président de la FNEEQ) et Catherine Binettte (Alternatives).