Journal des Alternatives

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La valeur culture

Ariane ÉMOND, 4 septembre 2004

Dans les prochains mois, on risque de parler pas mal de politique culturelle. Ce n’est pas si fréquent chez nous, alors cela vaudra la peine qu’on s’y attarde. La nouvelle ministre de Patrimoine canadien, Liza Frulla, annonçait ce week-end qu’elle réfléchit à l’idée de doter le Canada d’une nouvelle politique culturelle. On se souvient que c’est sous la gouverne de madame Frulla que le Québec s’était doté de la sienne en 1992. Quatorze ans plus tard, de larges pans de ce texte restent pertinents alors que d’autres sont toujours à mettre en œuvre. La culture se déplacera-t-elle enfin, à l’avant-scène de l’actualité fédérale, provinciale et municipale ?

C’est un secret de polichinelle : même si le mot passe plus souvent les lèvres de nos élus, sous quelque administration que ce soit, force est d’admettre que la culture demeure dans les faits une priorité... secondaire. Ce qui étonne toujours les observateurs étrangers, qu’ils soient asiatiques ou européens. Dans un pays aussi riche que le nôtre (économiquement et culturellement), on alloue à la culture des budgets de famine. La santé, l’éducation, l’économie, la sécurité mangent toujours les neuf dixième du gâteau. Mais plus inquiétant encore, la culture comme dimension de l’activité humaine n’a pas encore acquis de véritable crédibilité politique. En termes de développement social, économique, d’épanouissement personnel et collectif, la valeur culturelle est encore mésestimée, peut-être surtout dans sa formidable capacité de transformer des citoyens en acteurs du monde.

Bref, toute discussion autour d’une politique culturelle doit commencer par la même question : comment rehausser la valeur des arts et de la culture dans l’agenda complexe de nos sociétés ?

Certes, le potentiel de la réflexion culturelle et de la créativité n’est pas bien reconnu. C’était aussi le sort qu’on réservait à l’éducation il y a 50 ans. Que s’est-il passé pour que nous soyons aujourd’hui tous collectivement convaincus que l’éducation est un atout et un droit inaliénable, un moteur incontournable du mieux vivre en société ? Il aura fallu changer notre regard et les mentalités. Cela a nécessité plus qu’une loi ou qu’un texte de politique. Il a fallu une formidable campagne pour mousser la valeur éducative et que des acteurs politiques appuyés par l’ensemble des leaders sociaux emboîtent le pas... De pareilles stratégies, les arts et la culture en ont terriblement besoin.

Des dizaines de villes du Québec ont planché ces dernières années sur des textes de politique culturelle et Montréal devrait proposer la sienne dans les prochaines semaines, en retard d’une année sur sa promesse. Il faut ajouter que l’exercice est complexe et que les conditions de mise en œuvre d’une telle politique sont difficiles à cerner dans l’état actuel des choses. Dans le grand Montréal partiellement démembré, quatre niveaux administratifs auront des responsabilités culturelles : la Communauté métropolitaine de Montréal, le conseil d’agglomération, la Ville et les arrondissements. Quelle chatte y retrouverait ses chatons ?

Cela ne devrait pas nous empêcher de réfléchir et d’agir. J’invite les amateurs de culture, les citoyens, les artistes, les organisateurs communautaires, les représentants d’organismes culturels, les gens d’affaires, les commissions scolaires, les syndicats à faire entendre leur voix lorsque la Ville déposera son projet. Nous avons tous une contribution à faire pour rehausser la valeur de la culture dans notre société, pour accroître la valorisation de nos institutions, la reconnaissance de l’impact des organismes culturels, la nécessité d’une bonne circulation des œuvres et des artistes sur tout le territoire, la mise en valeur du patrimoine, la reconnaissance des atouts fantastiques de la pratique artistique amateure... Plus que jamais, l’ensemble de la société civile doit plaider pour démontrer combien la culture est un puissant outil d’émancipation, d’épanouissement, de liberté et de citoyenneté.


L’auteure est directrice générale de Culture Montréal