La troisième mort de Yasser Arafat

jeudi 11 novembre 2004, par Pierre BEAUDET

Le décès annoncé depuis plusieurs jours de Yasser Arafat marquera une date importante pour le peuple palestinien et sa lutte pour l’autodétermination.

Dans son quartier général déglingué de Ramallah où je l’avais rencontré au début d’octobre, il était clair que le Président de l’OLP et de l’Autorité nationale palestinienne était sur le point d’arriver à la fin de sa course. Confiné dans une sorte de bunker depuis trois ans, incapable de suivre la marche des choses dans une Palestine fragmentée par l’occupation israélienne, Arafat parlait avec nostalgie de l’époque où, avec son « copain » Yitzhak Rabin (l’expression est de lui), il rêvait d’une véritable paix israélo-palestinienne. Il n’est pas inutile pour comprendre le personnage mais aussi la tragédie qui continue de frapper Palestiniens et Israéliens de retracer les grandes lignes d’un itinéraire politique hors de l’ordinaire.

« Septembre noir »

En 1967, la Palestine vit un tremblement de terre politique. La Cisjordanie et la bande de Gaza, les derniers bastions palestiniens, sont envahis et occupés par l’armée israélienne. Après le premier choc de 1948 (l’État d’Israël est créé et un million de civils palestiniens est forcé à l’exil), les Palestiniens comprennent qu’ils doivent compter sur leurs propres forces, et non sur des résolutions de l’ONU (jamais respectées), encore moins sur la rhétorique d’États trop soucieux de protéger leurs intérêts à court terme plutôt que de considérer le problème à sa juste mesure. C’est justement là qu’entre en scène Yasser Arafat, en tant que chef d’une faction, le Fatah, qui devient peu à peu le centre de gravité du mouvement national palestinien. Sous Arafat, l’Organisation pour la libération de la Palestine fait irruption sur la scène politique mondiale, d’abord et surtout en Jordanie où une sorte d’État parallèle se construit dans les camps de réfugiés palestiniens. Rapidement cependant, la confrontation survient en septembre 1970. Le roi de Jordanie, appuyé par Israël et les États-Unis, défonce l’OLP. Arafat s’échappe de justesse alors que plusieurs milliers de Palestiniens civils et combattants sont tués sauvagement par l’armée jordanienne. Plus tard, celui qui est devenu le Président de l’OLP rapatrie ses troupes vers le Liban.

Défaite au Liban

La défaite de ce « septembre noir » en Jordanie aboutit paradoxalement à une victoire politique pour Yasser Arafat. Désormais, l’OLP devient une force reconnue dans le monde, à la fois à cause de la sympathie qu’elle inspire parmi les populations, à la fois par la crainte des États arabes de voir la colère palestinienne éclater à nouveau. Arafat devient une sorte de chef d’État, et se fait reconnaître lors d’une visite éclair mais ultra médiatisée à l’ONU. Cependant, la dynamique palestinienne crée des remous dans le nouveau pays d’accueil, le Liban. Peu à peu, les réfugiés et les combattants palestiniens se trouvent pris au piège d’une série de confrontations intercommunautaires violentes. Le tout éclate en 1976 avec une guerre civile qui partitionne le pays en deux, ce qui permet à Israël d’intervenir, d’abord sous la forme d’incursions, puis ensuite par une invasion massive qui conduit en 1982 à l’occupation d’une très grande partie du Liban, y compris la capitale Beyrouth. Arafat est pour la seconde fois au pied du mur. Ariel Sharon qui commande l’invasion israélienne essaie plusieurs fois de le tuer et c’est un autre miracle que le leader palestinien s’échappe encore une fois, alors que des milliers de réfugiés palestiniens et de civils libanais sont tués, comme lors de l’horrible massacre des camps de Sabra et Chatila à Beyrouth. Plus tard, une violente confrontation survient avec l’État syrien, qui cherche à s’imposer au Liban et qui veut éliminer le pouvoir parallèle que représente l’OLP. À nouveau, le leader palestinien est sur la sellette. Il finit par être évacué vers la Tunisie grâce à la protection de la France et de l’Égypte.

Dernier baroud

Vaincu encore une fois et isolé loin de l’épicentre de la crise, Arafat se replie. En 1987 dans les territoires occupés, une grande révolte populaire éclate, l’Intifada, et elle n’est pas téléguidée par le Président palestinien. En 1991, l’Irak envahit le Koweït et Arafat se range derrière Saddam Hussein, commettant ainsi une très lourde bavure politique. Peu après cependant, des négociations secrètes sont entamées entre l’OLP et le gouvernement israélien, sous l’influence des États-Unis. Signé avec fanfares et trompettes en 1993, l’accord dit d’Oslo ouvre un nouveau cycle. Peu après, le leader palestinien qui vient de recevoir le Prix Nobel de la paix revient triomphalement en Palestine occupée. Une « Autorité nationale palestinienne » est mise en place dans des conditions ambiguës. D’une part, Arafat n’a pas vraiment le contrôle des territoires puisqu’il n’en a pas vraiment les moyens. D’autre part, l’occupation israélienne, à travers les colonies de peuplement et le dense réseau routier qui les relie au territoire israélien, s’accentue. D’impasses en impasses, une nouvelle crise germe. Des Palestiniens révoltés, quelquefois impulsés par des mouvements radicaux comme Hamas (celui-ci se propose comme un concurrent direct de l’OLP), déclenchent des opérations armées devant ce qu’ils considèrent être la perpétuation de l’occupation. Les attentats-suicide créent la consternation dans l’opinion israélienne qui se durcit. Après la disparition du premier ministre Yitzhak Rabin tué en 1995 par un militant de l’extrême-droite israélienne, la situation dégénère. Le nouveau gouvernement israélien sous la gouverne du Likoud a pour mandat d’effacer l’« erreur » d’Oslo. Du côté palestinien, la situation dérape lorsque survient la provocation d’Ariel Sharon en septembre 2000 devant l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Une nouvelle « intifada » est encouragée par Yasser Arafat, mais sous une forme militarisée. Élu Premier ministre quelques mois plus tard, Ariel Sharon entreprend d’écraser l’intifada dans un rapport de forces totalement inégal. Les villes palestiniennes sont prises d’assaut, notamment Jénine, Naplouse et bien sûr, Gaza. Les territoires sont bouclés, l’administration palestinienne est pratiquement anéantie et après le 11 septembre 2001, l’administration Bush donne tous les feux verts à Ariel Sharon. Le Président palestinien redevient une « bête à abattre », alors que pèsent sur lui des menaces directes d’assassinat et d’expulsion de la part de l’armée israélienne qui réoccupe Ramallah et l’enferme dans son QG après l’avoir à moitié démoli, jusqu’à son triste départ vers son dernier stop dans un hôpital parisien.

Un bilan controversé

La mort physique du dirigeant palestinien est donc dans une certaine mesure la continuation de sa disparition politique. Pour la majorité des Palestiniens, le départ du Président est perçu de manière contradictoire. Yasser Arafat a incarné tout un pan de l’histoire palestinienne. Il a redynamisé le mouvement national dans des circonstances extrêmement éprouvantes. Il a eu le génie de transformer de nombreuses défaites en victoires, au moins symboliques. Plusieurs fois pourchassé, plusieurs fois « tué », il est resté en apparence indestructible, une sorte de phare dans la nuit de l’occupation. Mais d’autre part, Arafat a également mené le mouvement palestinien dans plusieurs impasses, en Jordanie, au Liban et ensuite dans les épisodes troubles d’un processus de paix tortueux. Et au-delà de ces erreurs et errements stratégiques, Arafat s’est comporté comme un potentat, un autocrate, un chef sans scrupule. Depuis longtemps, des Palestiniens et des Palestiniennes de bonne volonté ont lutté contre ce système paternaliste, mais sans grand succès. En partie à cause de la capacité d’Arafat de les déjouer et de les coopter. En partie à cause de la perversité d’une occupation qui sait très bien comment jouer le jeu dans une société désarticulée, sans beaucoup de moyens, sans appui extérieur significatif.

Aujourd’hui, l’administration Bush verse des larmes de crocodiles et affirme, sans gêne, que la disparition du Président palestinien va permettre la « relance du processus de paix », qu’elle a elle-même contribué à détruire en laissant les mains libres à Ariel Sharon. Mais il reste pensable, pas pour les raisons invoquées par Washington et Tel-Aviv, que le décès d’Arafat ait un effet positif. Le leadership palestinien doit se réinventer, s’ouvrir, se démocratiser. La page est tournée. La lutte contre l’occupation, que Sharon veut réorganiser en se « désengageant » de Gaza, pourrait être relancée effectivement. La solidarité internationale avec les Palestiniens, qui s’exprime dans un appui aux revendications légitimes, justes et démocratiques pour l’autodétermination et la coexistence pacifique avec l’État d’Israël, pourrait également être réanimée. La « troisième mort » d’Arafat pourrait dans ces circonstances encore une fois propulser le mouvement national palestinien au premier plan et être l’ultime revenge d’un personnage marqué par l’histoire.

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