Journal des Alternatives

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La pauvreté, l’alliée des talibans en Afghanistan

Premier de deux articles

Catherine Pappas, 11 septembre 2006

KANDAHAR - En 2001, l’intervention américaine en Afghanistan, menée sous couvert d’une guerre juste, avait été accueillie d’un bon œil. Hypnotisé par les images de cette « libération », le monde entier y avait cru. Contents de se défaire d’un régime particulièrement tyrannique, les Afghans pouvaient enfin aspirer à la paix et la liberté. Après toutes ces années de guerre, on aurait voulu croire en l’émergence d’une nouvelle société. À l’écart des zones de combat, on était même prêt à pardonner les « dommages collatéraux » et à fermer les yeux sur les visées stratégiques de l’Occident.

Mais plus de quatre années ont passé et les promesses de la reconstruction n’ont pas été tenues : à Kaboul comme en province, l’insécurité perdure et la misère s’étend. Les clivages ethniques se creusent, les troubles politiques s’accentuent, la situation économique se détériore, les talibans et les autres groupes de résistance au pouvoir central gagnent du terrain. Dans le cadre de la lutte au terrorisme, l’intervention militaire en Afghanistan s’est appuyée sur une notion très limitée du type de sécurité à atteindre, qui n’a ni permis de créer un environnement sûr et durable pour répondre aux besoins fondamentaux des Afghans ni de rétablir un semblant de sécurité physique.

Quelle liberté ?

Marzia a trois enfants en bas âge et dispose d’un logement à Khair Khana, quartier populaire situé dans le nord de la capitale. De retour au pays au printemps 2002, elle avait décroché un travail comme journaliste dans la presse afghane. Avec un salaire mensuel d’environ 200 dollars canadiens, elle se sentait relativement privilégiée. Mais après son licenciement il y a deux mois, la situation a changé dramatiquement.

Son mari, avocat à la Cour suprême, touche un salaire mensuel de 2050 afghani (environ 45 dollars canadiens). Dans une ville où l’afflux d’étrangers a provoqué une inflation sans précédent, le salaire d’un fonctionnaire ne suffit même pas à subvenir aux besoins de base. Marzia ne cache pas son amertume : « Nous avons déjà acheté les lentilles pour passer l’hiver. Afin d’y arriver, il faudra compter sur nos économies et trouver une solution de rechange. »

La jeune journaliste évoque aussi la détérioration du climat de sécurité. « Quand j’ai commencé mon travail au lendemain de la chute des talibans, j’étais confiante que la situation avait changé et que je pourrais pratiquer mon métier librement, mais depuis la dernière année, j’ai eu peur pour ma famille. Le soir, je demandais au chauffeur de l’organisation de me déposer à quelques rues d’ici pour éviter qu’on repère ma maison. »

Marginalisées par vingt-trois ans de guerre, cloîtrées sous le règne des talibans de 1996 à 2001, les femmes de Kaboul ont fait pendant les quatre dernières années le doux apprentissage de la liberté. Mais même si les difficultés du quotidien n’ont pas eu raison de leur détermination, elles ne se font plus aucune illusion : cette insécurité croissante ils devront vivre avec, et pour de longues années encore.

Marzia s’inquiète : « Nous avons traversé beaucoup de chagrins et de difficultés pendant ces années de guerre. J’espère seulement que mes enfants auront la chance de connaître une vie meilleure. C’est le souhait de toutes les mères, n’est-ce pas ? Il est difficile de prédire ce qui se passera d’ici quinze ou vingt ans. » Devant l’absence de perspective, elle songe à quitter pour le Pakistan, pays pourtant pauvre en services sociaux, sanitaires et éducatifs. « Au Pakistan, il y a au moins la sécurité »,fait-t-elle valoir. Malgré le rapatriement massif de réfugiés depuis la fin de la guerre, partir pour gagner la Grande-Bretagne ou le Canada demeure aujourd’hui l’objectif de plusieurs Afghans.

Une sécurité à visage humain

Selon le Rapport national sur le développement humain en Afghanistan, intitulé Security with a Human Face, publié par le PNUD, la vraie nature de l’insécurité en Afghanistan est d’abord économique. Pauvreté, inégalités, chômage, système de santé défaillant et manque d’accès à l’éducation menacent la sécurité quotidienne d’une majorité d’Afghans.

Acteur central de la reconstruction du pays depuis la chute des talibans, la Banque mondiale a proposé un plan qui vise à consolider le rôle du secteur privé dans le système de l’eau potable, des télécommunications, du pétrole, du gaz et de l’extraction minière, en plus d’ordonner le retrait de l’État du secteur de l’électricité, pour le laisser aux investisseurs étrangers. Comme le note la journaliste Naomi Klein, la Banque « a déjà réussi à privatiser la santé en refusant des fonds au ministère de la Santé pour construire des hôpitaux. La banque préfère donner l’argent directement aux ONG, qui gèrent leurs propres cliniques privées avec des contrats de trois ans. »

Dans un pays dévasté par plus de 25 années de guerre, ce modèle de développement, fondé sur une économie libérale qui privilégie le rétablissement du secteur privé comme seul moteur de la croissance, est voué à l’échec, indiquent les chercheurs du PNUD. Comment en effet garantir la mise en service et la distribution des biens publics essentiels sans pouvoir s’appuyer sur un secteur public fort ? « Alors que la priorité est donnée à la libéralisation économique et à l’établissement d’institutions démocratiques, les problèmes comme la pauvreté, les inégalités, le manque d’accès à la santé et à l’éducation, la dégradation de l’environnement et l’exclusion sociale peuvent s’intensifier », notent les auteurs du rapport. « En renforçant les intérêts mutuels qui unissent les grandes entreprises et les tenants du pouvoir militaire, les marchés non régulés, informels et illicites pourraient saper les objectifs de la reconstruction et du développement », ajoute le PNUD.

À travers le pays, seulement 20 % de la population a accès à de l’eau potable, et à peine 6 % à l’électricité. Dans le quartier huppé de Wazir Akbar Khân, les villas monstrueuses financées par la corruption et le narcotrafic illustrent le gouffre grandissant entre la classe dirigeante et la population. Protégés par des vigiles et des barbelés, les privilégiés vivent à l’écart de la misère qui les entoure. Avec plus de 25 millions d’habitants et un taux de chômage officiel de 35 %, selon le ministère du Travail et des Affaires sociales, l’Afghanistan voit se créer une nouvelle classe d’exclus et de pauvres qui un jour formeront la dissidence et la révolte. « L’année dernière, sur les 40 000 étudiants qui ont passé leur examen d’entrée à l’université de Kaboul, seulement 12 000 ont réussi », affirme Hadji Daoud, rédacteur en chef du quotidien afghan Erada. « Les autres rejoindront les rangs des chômeurs. Pour 10 000 afghanis [224 dollars canadiens], on pourra les recruter pour mener des attentats-suicide ! »

Un peuple en otage

Il y a quatre ans, un retour des talibans semblait improbable. De plus en plus organisés, ils contrôlent aujourd’hui des districts entiers dans le sud et le sud-est du pays. Là où l’État a échoué, les talibans et les autres milices armées ont gagné du terrain, cette fois avec une légitimité accrue. Un rapport publié par Human Rights Watch en juillet dernier (Lessons in Terror : Attacks on Education in Afghanistan) illustre la récente détérioration de la sécurité en Afghanistan. Entre le mois de janvier 2005 et le 21 juin 2006, l’organisation américaine a documenté plus de 200 attaques menées contre des établissements scolaires afghans : incendies criminels, bombardements, meurtres et intimidations du personnel et des élèves. Pendant cette période, on a compté au moins 17 assassinats de professeurs et de responsables oeuvrant dans le secteur de l’éducation.

« Le retour des talibans est symptomatique de la crise d’insécurité économique affectant des millions d’Afghans à travers le pays », explique Rafihullah Bidar, responsable du programme de la Commission indépendante des droits humains de l’Afghanistan pour le sud-est du pays. « La population, poursuit-il, ne fait plus confiance ni à ses dirigeants ni à la communauté internationale. En voyant se remplir les comptes bancaires des représentants gouvernementaux et des entrepreneurs, on commence à se demander si la corruption n’est pas justement la politique inavouée de l’Occident. »

La stratégie politique et économique de la guerre contre le terrorisme n’a pas réussi à créer en Afghanistan un climat de paix et de sécurité, ni à répondre aux besoins fondamentaux du pays tout juste sorti de la guerre. Dans une société de plus en plus militarisée, les Afghans se sentent désormais pris en otage entre, d’un côté, les occupants américains et leurs alliés et, de l’autre, les talibans et les autres milices armées.


Le mois prochain : les bavures de l’armée américaine