Journal des Alternatives

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La montée des droites

Pierre BEAUDET, 11 novembre 2002

Depuis quelque temps, un fait politique domine la scène politique un peu partout dans le monde. La droite, quelquefois même l’extrême droite, connaît d’importants succès électoraux.

La droite progresse partout

Plusieurs pays membres de l’Union européenne qui étaient jusqu’à récemment gouvernés par la social-démocratie sont passés à droite, notamment la France, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, etc. Sur les décombres de l’ex-union Soviétique et de l’ex-Yougoslavie prolifèrent en Europe orientale des partis et des courants extrémistes. En Asie, l’émergence d’une droite dure en Inde change la donne non seulement dans ce pays mais dans l’ensemble du continent. En Amérique latine, même si la récente victoire de Lula au Brésil indique une vague vers la gauche, la droite a remporté des victoires importantes en Colombie, en Bolivie et ailleurs. Aux États-Unis, la coalition républicaine qui regroupe les secteurs les plus conservateurs de la société américaine vient de remporter une importante victoire aux élections du Congrès et de la Chambre des Représentants. Enfin au Canada, la droite marque des points également sous l’égide de divers partis dont l’ADQ au Québec.

Un million de Mario Dumont

Des ténors de droite traditionnels qu’on croyait sur le déclin ressurgissent, tel le président Jacques Chirac. Parallèlement l’extrême droite représentée par Jean-Marie Le Pen capte une grande partie du vote de protestation. Des forces politiques qui marient les thèmes de la droite et de l’extrême droite font des avancées importantes, comme Berlusconi en Italie ou Aznar en Espagne. Des coalitions aux relents intégristes s’organisent sous le couvert de toutes les religions. Plus banalement, des politiciens hypermédiatisés promettent de « nettoyer le chaos ». Parfois polis et souriants comme Mario Dumont, parfois menaçants et agressifs comme Haider en Autriche, parfois ternes et austères comme Stephen Harper, les chantres de la « nouvelle » droite se présentent comme l’expression de la modernité, du renouveau, du changement.

Une vaste bataille des idées

Cette « nouvelle » droite (qui n’est pas si nouvelle sur le fond) exige un « retour à la normale ». Pour elle, la social-démocratie et le kénésianisme sont des projets périmés qui minent la liberté, la prospérité, voire la sécurité. Celle-ci (la sécurité) devient l’axe principal pour « protéger » la société des immigrants, des syndicats et des mouvements sociaux en général, bref de la subversion et du désordre. Le système de sécurité sociale, le secteur public, le concept de droits sont autant d’« obstacles » à détruire pour ramener la société dans son ordre « naturel », hiérarchique, patriarcal, autoritaire. Pour certains (Samuel Huntingdon), tout cela s’impose par le « clash des civilisations », entre nous les « civilisés » et eux les barbares. Conclusion, il faut construire autant de « forteresses » pour protéger Nord Américains et Européens de l’Ouest contre le reste du monde. Derrière cette ébullition se produit un vaste travail idéologique et culturel, qui anime des secteurs de plus en plus importants de la société. Des think-tank comme la Société du Mont-Pellerin, le Heritage Foundation, le Frazer Institute et d’autres organismes bénéficiant d’énormes ressources provenant du patronat et des entreprises multinationales essaiment un peu partout pour changer non seulement quelques idées mais l’agenda social dans son ensemble. Dans une large mesure, ils réussissent à déterminer le terrain du débat public en capitalisant sur des connivences avec les grandes institutions internationales comme l’Organisation mondiale du commerce, le Forum économique mondial ou le G-8.

La carotte et le bâton

Parallèlement, cette « nouvelle » droite se manifeste également sur le terrain social, en créant un faisceau d’associations et de projets visant les jeunes, les démunis, les laissés-pour-compte du système à qui l’on offre sinon des droits de la « compassion », comme le dit le président Bush. Paradoxalement, la droite utilise le discours de la « société civile » qui doit, selon elle, prendre le relais de l’État et récupérer les programmes sociaux. Mais à la carotte s’ajoute aussi le gros bâton. Car la droite n’a pas peur d’employer les « grands moyens » surtout lorsqu’elle se sait délégitimée. La guerre contre les « barbares » qu’ils soient Afghans ou Palestiniens, la criminalisation du mouvement social, l’imposition d’une panoplie de lois liberticides sont autant de moyens pour dramatiser la situation et créer une situation de panique qui pousse les gens à se réfugier vers les défenseurs de la « loi et de l’ordre ».

Le grand défi

La social-démocratie qui occupait le haut du pavé durant la dernière décennie semble assommée par cette offensive. Plus souvent qu’autrement, la social-démocratie et d’autres secteurs politiques qui se sont identifiés aux réformes sociales, à la redistribution de la richesse, au renforcement du secteur public, se disent sans réponse devant les questions fondamentales comme la reconstruction de la citoyenneté, du rôle de l’État, de la défense des acquis sociaux. À côté de la social-démocratie cependant, de nouvelles réponses sont proposées par les mouvements sociaux qui, de Seattle à Québec, ont exprimé une nouvelle citoyenneté pour les droits, pour la justice, contre la guerre. Dans le cadre du Forum social mondial de Porto Alegre par exemple, ce développement apparaît sur des bases propositionnelles par rapport aux grands enjeux de la société (mondialisation, environnement, éducation, santé, droits des femmes et des enfants). Mais à l’importante exception du Brésil, ce mouvement reste davantage « social » que politique. L’exception brésilienne est peut-être parlante puisque les mouvements sociaux (syndicats, mouvement des sans-terre, des jeunes, écologiste) sont ceux qui déterminent dans une large mesure l’agenda politique, et non comme cela est traditionnellement le cas là où les mouvements de la gauche politique restent déterminants. Chose certaine, le défi est immense, car les réponses partielles ou les astuces électorales ne mèneront nulle part. Par exemple, il est peu probable que le virage « social libéral » d’une partie de la social-démocratie ne permette de freiner la droite. Il est impensable également qu’un durcissement de la gauche radicale n’aboutisse ailleurs qu’à un plus grand isolement. Enfin, le mouvement social risque de s’épuiser si les conditions du terrain politique continuent de favoriser la droite et l’extrême droite.