Journal des Alternatives

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La fin d’une époque ?

Judy REBICK, 2 novembre 2006

Au début d’octobre, le gouvernement de Stephen Harper a annoncé des changements majeurs à Condition féminine Canada qui entraîneront la fin du financement des organisations de femmes au pays. Combinés au retrait du Programme de contestation judiciaire (voir l’article de Batiste W. Foisy dans ce numéro d’Alternatives), ces changements mettront un terme à la démocratie canadienne, qui reconnaît que les groupes marginaux ont besoin d’un financement de l’État pour exister.

Les coupures administratives drastiques à Condition féminine Canada ont bel et bien reçu l’attention des médias, mais la transformation du mandat de l’agence va bien au-delà d’une austérité budgétaire : le mot « égalité » a notamment été éliminé de sa mission pour être remplacé par le terme « participation ». De plus, le financement pour la recherche et le travail de plaidoyer - exactement ce que l’agence a toujours financé - n’est plus permis. Une autre modification, potentiellement plus significative, permet dorénavant aux entreprises d’accéder au financement de Condition féminine Canada. En d’autres mots, la Banque royale du Canada devient ainsi éligible au financement de l’organisme pour augmenter par exemple le nombre de femmes cadres de l’entreprise...

Avec sa finesse tactique habituelle, le gouvernement Harper a réussi à faire passer ces changements historiques sous le nez des médias sans que la plupart d’entre eux ne s’en aperçoivent. Au Canada anglais, seul le Toronto Star en a fait mention. Jusqu’aux groupes de femmes qui n’ont pas remarqué que les corporations peuvent maintenant bénéficier du financement de Condition féminine Canada.

Quelques semaines avant cette annonce, deux organisations féminines, l’Alliance canadienne féministe pour l’action internationale (AFAI) et l’Association nationale femmes et droit (ANFD) ont vu leur financement rétabli, une victoire coûteuse, si c’en est une. Soulignons que seuls les projets ayant une portée internationale auront droit à du financement. Sans doute s’agit-il d’une concession du gouvernement Harper pour éviter de se faire taper sur les doigts par les Nations unies.

Le financement des organisations de femmes et celui d’autres groupes en quête d’équité a été instauré à l’époque de Trudeau, selon le principe que le gouvernement doit appuyer les groupes qui, autrement, n’auraient que peu de voix à l’échelle fédérale. Dans les années 1970, le Comité canadien d’action sur le statut de la femme recevait presque la totalité de ses fonds opérationnels de Condition féminine Canada. Les coupures à saveur idéologique survinrent d’abord sous Brian Mulroney, au moment où le mouvement de femmes était l’un des plus importants opposants au libre-échange. Les libéraux poursuivirent les coupures et transformèrent tranquillement le programme de telle sorte que, mise à part la recherche, le fonctionnement des organismes ne pouvait plus être financé. L’impact sur les organisations de femmes fut dévastateur.

La nouvelle politique de Harper est en quelque sorte le dernier clou dans le cercueil de l’organisme fédéral, ce qui explique peut-être pourquoi elle a si peu retenue l’attention. Mais nous ne devons pas sous-estimer son importance. Elle est d’abord l’indice de la position anti-féministe et conservatrice que le gouvernement Harper adoptera s’il parvient à gagner une majorité parlementaire. Elle représente aussi une nouvelle étape vers la restructuration en profondeur de l’État canadien, qui marginalisera encore plus ceux et celles qui ont le moins de pouvoir politique dans notre société.

Ceux qui appuient la lutte pour l’égalité ont commencé à répondre aux assauts du gouvernement Harper, sans nécessairement se rendre compte des changements fondamentaux qu’ils représentent. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle stratégie orientée vers une participation démocratique. Or cette participation à la démocratie doit permettre de comprendre de quelle façon les groupes en quête d’équité, les populations marginalisées, ont été systématiquement exclus et rejetés vers la marge.

Il existe heureusement des initiatives pour mobiliser les groupes de femmes au Canada anglais. L’une des plus intéressantes se trouve sur un site Internet, www.statusreport.ca, dont le thème est « Condition féminine Canada a besoin de nous autant que nous avons besoin d’eux ». On y retrouve toute l’information nécessaire pour une campagne de sauvetage de l’organisation, incluant un historique de l’agence, ainsi que des idées de mobilisation.

Néanmoins, ce sont les organisations de femmes au Québec qui détiennent la clé pour contrer ces changements, puisqu’elles sont les seules qui ont encore le poids politique nécessaire. Le gouvernement Harper est déjà en danger au Québec, et l’appui pour l’égalité des femmes y est plus fort que n’importe où au pays.