Journal des Alternatives

La démocratie doit nourrir son monde !

Michel LAMBERT, 21 novembre 2010

Mobilisations citoyennes pour la souveraineté alimentaire

Après avoir fait les titres des journaux en 2007 et 2008, la crise alimentaire mondiale est sortie hors du champ médiatique… sans être résolue. En Haïti, l’un des pays les plus touchés par la crise, le prix des produits alimentaires de base avaient subitement augmenté de plus de 50% en quelques semaines. L’État tentât bien que mal de contenir les hausses en annonçant de petites réductions sur certains prix, mais ce fut peine perdue…. Après plusieurs jours d’émeutes liées à la pénurie alimentaire, on du se contenter de faire tomber la tête du Premier Ministre d’alors.

Le cas d’Haïti n’est pas unique mais il est classique car la crise alimentaire a d’abord frappé les pays dépendants de l’importation. En Haïti, de 25 à 30% du budget national est maintenant dépensé chaque année pour l’importation de produits alimentaires, dont le riz, que le pays, exportait en grande quantité dans les années 80. Pour nourrir les 76% d’Haïtiens vivant avec moins de deux dollars par jour, Haïti importe aujourd’hui riz, blé, farine, huile à friture, viande, lait et même plus de 15000 tonnes de poissons annuellement !

Des crises structurelles et prévisibles

D’une manière ou d’une autre, les pays importateurs ne peuvent échapper aux fluctuations des cours mondiaux et leurs gouvernements sont impuissants. L’intervention des organismes financiers internationaux et des puissances étrangères devient « indispensable » à la stabilisation des prix alimentaires. En avril 2008, la Banque mondiale et le FMI annoncèrent conjointement une série de « mesures » visant à atténuer la crise à court terme. Ces « nouvelles » mesures, proposées ironiquement par les deux institutions sans doute les plus responsables des crises, comprenaient plus de prêts agricoles (plus de dettes), et bien sûr davantage de distribution alimentaire d’urgence (gratuite, donc directement en compétition avec de qui restait d’auto-production alimentaire en Haïti).

Aucune de ces mesures bien sûr ne visaient à stimuler la production agricole en Haïti. Il est même évident que leurs impacts sur l’agriculture haïtienne sera négatif et donc que la dépendance haïtienne à l’importation agricole s’en trouvera augmentée. La façon dont on fait l’agriculture aujourd’hui en Haïti ne relève pas d’une industrie agricole mais bien d’une industrie de la faim ! Le séisme du 12 janvier 2010 vient ajouter un niveau de difficulté gravissime à une situation déjà intenable !

Les constats sont les mêmes ailleurs. Au cours de ces trente (30) dernières années, les pays sahéliens ont également été durement confrontés à des crises alimentaires aigues, dont les plus dramatiques furent celles de 1984, 2005 et 2010. Là aussi, la récurrence des crises alimentaires structurelles remet en question les choix politiques opérés par les pouvoirs publics. Car même s’il est vrai que les pénuries sont en partie liées à des phénomènes naturels tels que la désertification, il est désormais admis qu’elles résultent largement de l’abandon, sous la pression des institutions financières internationales, des politiques d’autosuffisance alimentaire.

Les pays du Sahel et les pays en développement en général sont particulièrement démunis face aux crises alimentaires car les politiques imposées par le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce les ont privés des protections minimales nécessaires : réduction des terre destinées aux cultures vivrières et spécialisation dans quelques produits d’exportation, fin des systèmes de stabilisation des prix, réduction des stocks de réserve, réduction des budgets sociaux, suppression des subventions aux produits de base, ouverture des marchés et mise en concurrence déloyale des petits producteurs locaux avec des sociétés transnationales…

Promouvant le droit de chaque peuple de définir ses propres politiques agricoles et de protéger et réglementer la production agricole nationale et le marché interne afin d’atteindre des objectifs soutenables, la notion de souveraineté alimentaire vient donc comme une réponse politique et structurée à un système mondialisé qui a largement démontré son efficacité à concentrer la richesse produite dans les mains d’une infime minorité de grandes entreprises de l’alimentation, à engendrer et maintenir des inégalités inacceptables pour plus d’un milliard d’affamés, et qui menace maintenant de créer un gâchis environnemental sans précédent avec l’utilisation d’organismes génétiquement modifiées uniformisant les espèces.

Mobilisations paysannes et citoyennes : De Rome à Sélingué.

Depuis sa création dans les années 90, l’alliance internationale de paysans Via Campesina s’est imposé comme l’une des voix incontournables de la mouvance pour la souveraineté alimentaire et contre le modèle mondialisé de l’agrobusiness. En 1996, dans le cadre du Sommet mondial de l’alimentation organisé par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome, Via Campesina, avait déjà condamné la mainmise de l’industrie agroalimentaire sur la FAO en plus de dénoncer l’absence d’imputabilité des sociétés transnationales et des gouvernements dont les politiques en faveur de l’agriculture et de la pêche industrielles ont débouché sur la destruction des économies rurales dans le monde entier.

En février 2007, à Sélingué au Mali, le mouvement pour la souveraineté alimentaire franchissait une nouvelle étape par l’organisation du premier Forum mondial sur la souveraineté alimentaire. La rencontre regroupa plus de 500 participants et participantes provenant de plus de 80 pays, mais surtout, elle dépassa pour la première fois le cercle des organisations paysannes pour inclure plusieurs mouvements sociaux dont la Marche mondiale des femmes, les Amis de la terre parmi les plus reconnus. Après cette rencontre, plus aucun doute n’était permis quant à l’existence d’un mouvement international en faveur de la souveraineté alimentaire.

Du Niger à Haïti

Les organisations membres de la Fédération Alternatives international sont elles-aussi parties prenante de ce mouvement. En octobre 2010, Alternative–Niger, dans le cadre du processus menant au Forum social mondial de Dakar (février 2011), organise à Niamey un forum thématique « Droit à l’alimentation et Souveraineté alimentaire ». L’objectif général de cette rencontre est de susciter une large adhésion populaire à une campagne de plaidoyer en vue, d’une part, de constitutionnaliser le droit à l’alimentation au Niger et, d’autre part, d’accroître le financement des politiques agricoles dans la perspective de réaliser la souveraineté alimentaire. Ce Forum va accueillir un millier de participant(e)s, venant de huit (8) régions du Niger et quelques invités venant des pays du Sahel, particulièrement du Mali et du Burkina Faso. Le forum sera à la fois l’occasion d’une mobilisation populaire importante (on attend 5000 personnes à la seule marche contre la faim) et d’une réflexion collective (une dizaine d’ateliers thématiques et de conférences plénières) autour du thème général : « La démocratie doit nourrir les citoyens ».

Notre démarche ne s’arrête pas là. En septembre 2010, plusieurs groupes paysans et de la société civile haïtienne se retrouvaient à Port-au-Prince à l’invitation d’Alternatives (Montréal), de la Fondation Frantz Fanon et de la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) pour discuter de souveraineté alimentaire, une thématique hautement remise à l’ordre du jour avec la catastrophe du 12 janvier 2010 (et conséquemment avec le Plan de relance agricole mis de l’avant par le gouvernement haïtien) et la forte mobilisation paysanne contre les semences transgéniques « généreusement » offerte par la multinationale Monsanto au lendemain du séisme.

De cette première discussion est clairement ressortie l’impérative nécessité pour la paysannerie haïtienne et la société civile dans son ensemble de remettre à l’ordre du jour la souveraineté alimentaire en Haïti tout spécialement dans le contexte de la mise en œuvre de la reconstruction haïtienne. Car même si le Plan gouvernemental reconnaît que l’agriculture demeure le plus important secteur pourvoyeur d’emplois en Haïti avec plus de 50 % de la main-d’œuvre, il n’est en mesure que de déployer un programme de 240 millions pour la relance agricole dont l’essentiel est pour l’achat d’intrants (semences, outils).

Mais malheureusement, la seule distribution de pioches, pelles et graines ne suffira pas à elle seule à s’imposer devant les 15 milliards de dollars annuels que les Etats-Unis versent en subvention à leur industrie agricole en mal de rendement et de dumping. La réflexion haïtienne agricole doit intégrer les notions de base de la souveraineté alimentaire pour organiser une production et une distribution alimentaire durable. Le moment est venu pour aligner les stratégies de résistance haïtienne avec celles des mouvements internationaux de la souveraineté alimentaire et du Forum social mondial !

Et c’est ainsi qu’est né un projet, un projet qui doit encore parcourir toute une société civile, mais dont l’objectif finale sera la tenue en Haïti d’un Forum international sur la souveraineté alimentaire en 2012 qui serait à la fois dans la continuité du premier forum au Mali et au cœur de la lutte haïtienne pour la souveraineté. Tout est à définir encore… prochaine étape, Dakar.

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