Journal des Alternatives

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La Géorgie après la « révolution des roses »

Bernard DREANO, 10 décembre 2003

Début septembre j’étais en Géorgie sur la route défoncée qui relie Tbilissi à la frontière arménienne (on ne sait pas ou sont passés les fonds européens qui devaient servir à sa reconstruction) et j’observais un peu partout des affiches jaunes, avec le portrait de la présidente du parlement, Nino Burjanadze qui entamait sa campagne électorale… Seulement sa campagne électorale ?

Ce 22 novembre 2003, anniversaire de la république indépendante et social démocrate (menchévique) de 1917, Nino est devenue présidente de la république par intérim.. Cette nuit là, après la démission du Président, les Géorgiens ont dansé jusqu’à l’aube, tout le long de la rue Roustaveli, et admiré le feu d’artifice opportunément préparé dans l’attente du dénouement heureux de cette révolution " des roses "… Un scénario parfait. Trop parfait pour être honnête ?

Le fait est que les nouveaux dirigeants affichent leur admiration pour les Etats Unis. L’influence américaine était déjà sensible, depuis plusieurs années. La Géorgie a servi de relais pour les vols de l’US Air Force lors de la guerre d’Afghanistan, quelques centaines de militaires US encadrent des commandos géorgiens censés pourchasser d’hypothétiques sectateurs d’Al Qaida, du coté de la Tchétchénie voisine. Surtout le pays est le point de passage de l’oléoduc qui doit relier Bakou (la capitale de l’Azerbaïdjan) à Ceyhan (un port turc sur la Méditerranée), pour exporter dans les meilleures conditions (géopolitiques et non économiques) le pétrole de la Caspienne.

Il serait simple dès lors de ne voir dans les évènements de Tbilissi qu’un nouvel avatar de l’éternel complot impérialiste américain. Trop simple bien sur…

Le Kremlin ne voit pas d’un bon œil cette influence croissante des Etats Unis dans son ancien jardin privé. Si Poutine a dépêché d’urgence à Tbilissi son ministre des affaires étrangères Ivanov (Géorgien du coté de sa mère), pour finalement faciliter la démission d’Edouard Chevardnadze, c’est pour conserver un peu d’influence auprès des nouveaux dirigeants. Les manifestants de Tbilissi ont fait bon accueil au ministre russe, mais personne n’a oublié le rôle de la Russie dans l’histoire récente du pays. Au moment de l’indépendance la guerre d’Abkhazie, (une province du nord ouest ou la minorité Abkhaze a expulsé la majorité géorgienne de la population) a été menée grâce à l’appui des avions et des canons russes (400 000 réfugiés), l’Ossétie du Sud, (une province du nord du pays) fait sécession avec le soutien russe. Un scénario qui pourrait bien se renouveler au sud-ouest, dans la province d’Adjarie, dirigé par le chef de clan Aslan Abashidze et ou stationnent des troupes russes. Sans compter les vexations, les anciennes bases soviétiques laissées aux Géorgiens…pleines de mines, l’imposition du visa pour les voyages de Géorgiens en Russie etc…, et l’hypothèse de " la main de Moscou " dans les tentatives d’assassinat d’Edouard Chevardnadze ! Vladimir Poutine vient de rappeler que l’échec de Chevardnadze était du à une politique ignorante " des racines culturelles profondes du peuple géorgien " (comprenez de son amitié avec la Russie) et " des réalités géopolitiques " (comprenez la pression sur la Géorgie à travers l’Abkhazie, l’Ossétie et l’Adjarie) !

Cette Géorgie affaiblie, humiliée, mais attachée à son indépendance a accueilli plutôt facilement un protecteur américain jugé moins menaçant que le voisin russe.

Le vieux renard blanc Chevardnadze, chef de la Georgie soviétique dans les années 80, de la Georgie indépendante dans les années 90 était au bout du rouleau. Le pays n’avait presque plus d’état, miné autant par les conséquences des guerres que par une corruption ou le clan Chevardnadze prenait plus que sa part. Le peuple aspirait à autre chose et de jeunes dirigeants grandi sous Chevardnadze avaient annoncé leurs objectifs depuis des mois. En juin ils avaient déjà rassemblé des milliers de personnes) contre la commission de contrôle des législatives composée pour assurer la victoire du camp présidentiel. Mikhail Saakashvili et Nino Burjanadze avaient multiplié les contacts internationaux, notamment du coté de Washington. Quand les élections ont eu lieu, encore plus mal truquées que prévues, ils étaient tout à fait prêt et la jeunesse les a suivi.

Qui sont-ils ? La trentaine ou la quarantaine, souvent familiers des universités américaines, ils se sont présentés au fil des dernières années comme libéraux, démocrates, patriotes, verts et surtout " modernes ", Mikhail Saakashvili, le tribun, Nino Burjanadze, la jeune femme bcbg, Zurab Zhvania l’écolo social-démocrate, Davit Gamkrelidze l’entrepreneur, Mamuka Giorgadze le chrétien-démocrate, etc.. et avec eux les étudiants du mouvement Kmara (Assez !) inspirés par le mouvement serbe Otpor qui avaient défiés Milosevic à Belgrade.

La majorité des Géorgiens voient en eux l’espérance, sinon d’un avenir radieux, du moins une gestion plus moderne et moins corrompue. Pourtant ce futur est loin d’être clair. D’abord parce que les appétits de pouvoirs des jeunes loups sont contradictoires, même si Mikhail Saakashvili apparaît comme le futur vainqueur des présidentielles. Ensuite du fait de la capacité de nuisance de nuisance de l’Adjarie semi-sessioniste ou le potentat local Aslan Abashidze a décrété l’état d’urgence (il contrôle à Batoumi le principal port du pays) et de l’Abkhazie et l’Ossétie du Nord sécessionnistes, dont les leaders Raul Khadjimba pour la première et Eduard Kokoyty pour la seconde, se sont concertés pour " prendre les mesures défensives qui s’imposent ".

Enfin, la situation régionale demeure préoccupante. La sale guerre continue en Tchétchénie. Les élections présidentielles qui se sont déroulées ce printemps en Azerbaïdjan on permit le passage du pouvoir du vieux chef du KGB Heydar Aliyev à son fils Ilham, au prix de trucages efficaces assortis de l’arrestation de quelques 625 militants de l’opposition (80 sont encore en prison). Le pouvoir du fils n’est pas encore stabilisé, et celui-ci multiplie donc les postures autoritaires vis à vis de la société civile et les postures nationalistes vis à vis de l’Arménie (rappelons que les deux Etats ont fait la guerre pour la région du Nagorno Karabagh, qu’une partie du territoire azerbaïdjanais est occupé par les forces arméniennes et qu’il en a résulté 700 000 réfugiés azerbaïdjanais et 300 000 arméniens). Le tout dans le double contexte des grandes manœuvres pétrolières et gazières, les anglo-américains s’étant octroyés la part du lion au détriment des russes, et des effets de la " guerre sans limites " du Pentagone aux frontières de l’Iran et tout près de l’Irak.

Dans aucun des pays du Sud-Caucase (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie) n’existe une alternative politique " de gauche " au sens que nous donnons à ce mot. Mais, face aux guerres et aux difficultés de tous ordres des citoyens se sont organisés. Ainsi en Arménie comme en Azerbaïdjan des militants s’étaient mobilisés pour combattre la fraude électorale. C’est en Géorgie que ces formes d’auto-organisations sont les plus vivaces, ce qui n’est pas indifférent dans le contexte actuel. " L’Occident " et souvent considéré comme un allié de cette société civile en construction, les Etats Unis et l’Europe n’étant guère différenciée. La seconde, bien que le pays soit membre du Conseil de l’Europe, est bien moins visible que les premiers, au niveau étatique comme à celui des ONG. Lors du Forum Social Européen les quelques Sud Caucasiens qui pu faire le voyage, depuis l’Arménie et le Nagorno Karabakh, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, se sont enthousiasmés devant le dynamisme et le pluralisme du mouvement altermondialiste (n’en déplaise aux esprits chagrins qui dénigrent aujourd’hui le FSE), mais inquiétés aussi du peu d’attention pour leur région pourtant si cruciale stratégiquement. En quittant Paris, quelques jours plus tard, Lena Kiladze, la Géorgienne, repartait avec sa moisson d’idées nouvelles et d’expériences partagées, bien décidée à en faire profiter son pays " en révolution des roses ". Mais elle demandait aussi à ses amis du mouvement citoyen mondial, de pas oublier leurs camarades du Sud Caucase..

Bernard Dreano
Responsable du Cedetim et co-président du réseau international Helsinki Citizens’ Assembly (Assemblée Européenne des Citoyens en France)


Un livre pour en savoir plus :

Dépression sur le Sud Caucase, voyage entre la guerre et la paix

A partir d’un récit d’une visite l’an dernier aux militants en Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Bernard Dreano explique la situation du Sud Caucase et décrit les activités inventives et pittoresques des défenseurs der la paix et des droits de l’homme dans les trois pays.

Éditions Paris Méditerranée, Paris, 2003, 182 pages, 15 Euros