Journal des Alternatives

Partenaires

La Conférence sur les changements climatiques, vue du sud

Pierre BEAUDET, 28 novembre 2005

Alors que Montréal s’apprête à recevoir des milliers de délégués du monde entier venus chercher des solutions face au réchauffement de la planète, il importe de situer le débat tel qu’il est perçu par les pays les plus pauvres. De manière générale, les pays du tiers-monde sont souvent vus, à juste titre, comme des victimes de ces changements. Dans plusieurs régions du monde, le réchauffement semble aggraver les phénomènes de sécheresse et de désertification, comme dans les pays sahéliens de l’Afrique. Ailleurs, les ouragans et les inondations menacent des régions entières, dans les Caraïbes et en Asie du Sud. Dans la plupart des cas, ces pays sont passablement démunis pour faire face à ces catastrophes. De l’autre côté et de plus en plus, certains pays du sud sont pointés du doigt comme étant responsables du réchauffement actuel, notamment à cause de leur croissance économique, de l’utilisation des sources d’énergie non-renouvelables, de la transformation de zones agricoles ou forestières en établissements urbains ou industriels. En Chine, dans certaines parties de l’Inde ou du Brésil, ce développement accéléré a une influence certaine sur l’évolution de la situation mondiale.

Qui est responsable ?

Malgré l’émergence de ces nouveaux pôles de croissance, les pays industrialisés (20% de la population mondiale) dégagent 60 % de la quantité de CO2 émise dans le monde chaque année. Le volume total de CO2 qui a été libéré dans l’atmosphère de 1950 à 1992 provenait pour 28 % des Etats-Unis et pour 74 % de l’ensemble des pays industrialisés. En 2035 cependant, les émissions produites par les pays du tiers-monde atteindront le niveau de celles des pays industrialisés. Pour de nombreux pays du tiers-monde, l’impératif de la croissance économique n’est pas un luxe ni une manière d’augmenter la consommation, mais bien une question de survie. Prenons l’exemple du Brésil, un pays de 178 millions d’habitants où plus de 45 millions de personnes sont dans la pauvreté « absolue » (moins d’un dollar par jour). En concret, c’est une masse d’affamés qui perdent à chaque jour leurs enfants et leurs aînés qui meurent d’inanition et de maladies bénignes. Dans ce pays, il est donc normal que les gouvernements mettent la lutte contre la famine au premier plan, comme c’est dans l’intention du président Lula depuis son élection en 2002. Mais comment faire cela ? La pression démographique et sociale dans les zones rurales les plus pauvres est énorme. Les paysans sans terre se battent pour avoir des parcelles de terres, et comme les zones les plus fertiles sont occupées par de grands propriétaires, ils se replient souvent sur les zones marginales, semi-arides, ou encore du côté de l’Amazonie. Et à chaque année, cette pression s’intensifie : le couvert végétal du Brésil diminue sur une superficie qui équivaut à celle de la Belgique.

La protection de l’environnement est liée à la lutte contre la pauvreté

Sans engager une lutte déterminée contre les raisons qui aboutissent à ces résultats, il n’y aura jamais de solution. Toujours dans le cas brésilien, la solution est « simple », il faut procéder à la réforme agraire, répartir les terres fertiles aux millions de petits et de très petits paysans, au détriment des latifundiaires qui les possèdent, souvent sans les exploiter (à des fins spéculatives). Mais voilà que surgit un autre obstacle. La réforme agraire est perçue comme une abominable tactique communiste par les institutions financières comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Au contraire affirment-elles, il faut favoriser la concentration des grandes propriétés qui elles seules peuvent mécaniser, augmenter la production et surtout les exportations qui vont permettre au Brésil de rembourser la dette externe. Le Brésil avec ses 45 millions d’affamés exporte des quantités phénoménales de soja et de viande pour assurer la viabilité d’institutions financières étrangères qui ont accordé des prêts aux régimes précédents contrôlés par l’élite ou les militaires. Le cercle vicieux ainsi créé aboutit aux menaces qui pèsent sur l’Amazonie.

L’absence de générosité aggrave le problème

Le chanteur Bono nous rappelait récemment le scandale qui découle de la pingrerie des pays riches. Ici au Canada, les budgets dévolus à l’aide internationale ont terriblement diminué tout au long des années 1990 et en dépit de certaines augmentations ces dernières années, le pourcentage du PIB que l’on consacre à aider les plus pauvres est de 50% inférieur à ce qui était prévalent avant les coupures. Le Canada qui se targe de promouvoir les objectifs du millénaire de l’ONU consacre moins de la moitié de ce qui est la norme espérée par la communauté internationale. Et malheureusement, il n’est pas le seul. Lors des négociations précédentes sur le Protocole de Kyoto, les pays industrialisés s’étaient engagés à aider les pays pauvres à réaliser des projets pour réduire les émissions, notamment dans l’énergie solaire, la construction de centrales de cogénération, etc. Quand est venu le temps de mettre des ressources, tout le monde s’est mis à regarder son voisin et avec un budget dérisoire de moins de $50 millions, l’initiative est trop insignifiante pour faire la différence. Avant de blâmer les petits paysans brésiliens qui se lancent à l’assaut de l’Amazonie, il faudrait changer cette situation qui est décidée ici par nos propres décideurs.