Journal des Alternatives

Evo Morales à la porte du pouvoir

La Bolivie à l’heure du changement

Pierre BEAUDET, 17 novembre 2005

Evo Morales, le charismatique leader des paysans boliviens et candidat présidentiel du Mouvement vers le socialisme (MAS) vient officiellement de lancer, avec 20 000 paysans autochtones, sa campagne à Chimore, dans son fief de Chapare, à 580 kilomètres au sud de La Paz. Les élections boliviennes doivent avoir lieu finalement le 18 décembre, après avoir été reportées à la suite de manœuvres du Congrès dont les leaders de droite veulent éviter la victoire du leader paysan. Pour le moment, les sondages indiquent un appui populaire de plus de 35% pour Evo et pour le MAS.

La montée des autochtones

Morales est devenu connu dans les années 1990 en tant que dirigeant des Cocaleros, les petits producteurs de coca, une plante qui est au cœur de la culture et de la tradition autochtone en Bolivie. Il est alors devenu en même temps la bête noire des Etats-Unis dont les porte-parole ont dénoncé Morales à plusieurs reprises. Lors des dernières élections en 2002, Il avait obtenu 21% des voix dans un contexte où, selon les observateurs, les fraudes ont été largement pratiquées pour empêcher son accession à la présidence. L’ambassadeur américain de l’époque avait déclaré que son pays ne pouvait pas « tolérer » Evo Morales comme président de la république. Depuis quelques années, la Bolivie a connu une suite ininterrompue de crises, amorcées par la « guerre de l’eau » à Cochabamba (une des grandes villes du pays), et qui ont mené à la démission forcée de deux présidents. Dans les régions rurales, mais aussi dans les grandes villes y compris à La Paz, la population est survoltée. Un air d’insurrection flotte dans l’air, d’autant plus que les mouvements populaires, autochtones et paysans sont bien organisés, coalisés dans un sens dans le MAS (qui est davantage un réseau de mouvements qu’un parti au sens traditionnel).

Des confrontations à venir

La Bolivie (8 millions d’habitants) est le pays le plus pauvre de l’hémisphère (avec Haïti) et en même temps dispose d’immenses ressources naturelles, notamment du gaz et du pétrole. Pendant des décennies, la majorité de la population autochtone a été exclue et a même vécu ce que plusieurs Boliviens qualifient d’apartheid social. Evo Morales qui est un paysan aymara représente cette masse invisible qui sent maintenant que son heure est arrivée. Dans certaines régions du pays notamment dans le sud-est où sont localisées d’importantes réserves de gaz, les grandes associations patronales affirment déjà préparer la résistance contre la venue d’Evo Morales au pouvoir. Des milices armées sont en place et confrontent les syndicats paysans et les organisations autochtones.

L’enjeu est important

En Amérique du Sud présentement, tous les yeux sont tournés vers la Bolivie. Les gouvernements populaires au Brésil, en Argentine, au Venezuela, en Uruguay suivent la situation avec attention et espèrent que ce pays andin au cœur des Amériques basculera dans le camp du changement. Pour le moment, Washington reste sur ses positions bien que, en fonction du contexte mondial et de la guerre en Irak, les possibilités d’intervention directe sont plutôt limitées, du moins à court terme.