Journal des Alternatives

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La Bolivie à l’heure de vérité

Frédéric DUBOIS, 6 décembre 2004

LA PAZ, BOLIVIE — Dimanche 5 décembre, la moitié des 8,8 millions de Boliviens sont appelés à insérer leur petit billet dans l’urne, dans ce qui s’annonce comme une élection charnière pour ce pays enclavé d’Amérique du Sud. Il ne s’agit pas d’une présidentielle pour remplacer le mal-aimé Gonzalo Sanchez de Lozada, ex-président bouté hors du pouvoir en octobre 2003. Non, « octobre noir », c’est du passé et les Boliviens vivent depuis un an avec le toléré Carlos Mesa Gilbert, ancien bras droit de celui qu’on a fini par appeler « El Gringo ». Dimanche, la Bolivie se réveillera à l’heure des élections municipales.

L’enjeu de cet événement-baromètre est double. D’abord, les Boliviens voteront des représentants dans tout le pays pour la première fois depuis le massacre d’El Alto (en banlieue de La Paz) d’octobre 2003 et la crise sociale aïgue qui a poussé les paysans et ouvriers miniers à marcher sur La Paz en juin 2004. C’est aussi un test pour l’administration Mesa (MNR) qui avec l’appui plutôt chancelant de l’opposition officielle duMouvement vers le Socialisme (MAS) d’Evo Morales, multiplie les réformes économiques et des institutions démocratiques.

Au centre des préoccupations des électeurs, le thème éternel de la lutte à la corruption est accompagné par des demandes en logements, en eau potable, en routes et infrastructures municipales élémentaires. Les demandes dépassent toutefois aussi largement le seul cadre municipal et font appel à des plans provinciaux de dévelopement économique.En coulisse, l’appui au projet de loi des hydrocarbures reste déterminant. Le référendum contraignant de juillet dernier a vu une majorité d’électeurs boliviens clairement indiquer au gouvernement la marche à suivre par rapport à la gestion des hydrocarbures. En essence, ce projet controversé qui sera vraisemblablement aprouvé par les chambres de députés et sénateurs avant la fin 2004, affirme la propriété publique sur les ressouces abondantes de pétrole et de gaz naturel dont jouit le pays. Il contraint par ailleurs les multinationales du secteur à transférer leurs contrats en faveur de cette reconnaissance juridique et les oblige à augmenter de 18% à 50% de leur production, les deniers dirigés aux coffres du pays.

Enfin, une nouvelle loi de participation populaire vient bousculer le scénario électoral. Faisant partie du paquet de réformes des institutions démocratiques, cette loi permet pour la première fois à des groupes de citoyens et peuples autochtones reconnus juridiquement, de faireconcurrence aux partis politiques. Or, il faudra voir si cette manoeuvre de relégitimisation de l’État remaniera véritablement l’échiquier politique. La nouvelle composition de maires et conseillers sera t-elle un pas vers l’établissement d’un « pouvoir citoyen » mettant au défi les manquements démocratiques, les bassesses et magouilles des élitespolitiques ?

Depuis plusieurs mois, il est question d’aditionner aux chambres de représentants actuels, une assemblée constituante formée de citoyens, membre de la nébuleuse « société civile » et autres intérêts telsl’église et les forces armées. Or, l’élection de dimanche donnera le ton de ce nouveau forum dans lequel tous les espoirs sont placés pour une gouvernance plus fluide et responsable.

Si une batterie d’observateurs internationaux des pays avoisinants et de l’Organisation des États Américains (OEA) viennent de fouler le sol bolivien pour veiller au bon déroulement du scrutin, c’est quel’instabilité politique et le manque chronique d’emplois menace de replonger le pays dans le vide. La cour nationale électorale crache à grands coups de propagande le slogan « participation majeure, démocratie meilleure » sur tous les réseaux. Les paris sont ouverts et les Boliviens jouent gros.

Traînant dans le peloton des bons derniers dans tous les palmarès internationaux, la Bolivie saisit amplement l’enjeu de ces municipales aux allures démesurées. Les citoyens détermineront si la croissance de mouvements autochtones et socialistes propulsés par les zones rurales et la gauche urbaine se confirme. La fermeté des réformes en dépend, tout comme les présidentielles de 2007.