Journal des Alternatives

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L’oppposition irakienne prise au piège

Pierre BEAUDET, 4 décembre 2002

La population irakienne retient son souffle, coincée entre la menace d’une intervention militaire et l’emprise du régime dictatorial de Saddam. L’opposition irakienne ne veut ni de Saddam ni de la guerre de Bush, et appelle à un mouvement de solidarité internationale.

Selon Raid Fahmi, dissident irakien résidant à Paris et rédacteur en chef de la revue Al Thakafa Al Jadida (La nouvelle culture), de passage à Montréal récemment, « 90 % des Irakiens sont opposés à Saddam ». Chaque famille a vu au moins un de ses membre se faire tuer ou torturer par le terrible appareil de sécurité du dictateur irakien. « Même si beaucoup de détestent les États-Unis pour les malheurs qu’ils ont imposés à l’Irak par les bombardements et l’embargo, la plupart des Irakiens blâment Saddam pour avoir mené le pays dans le trou noir où ils se trouvent présentement », précise le rédacteur.

Si l’opposition contre Saddam est massive, la capacité réelle de résistance est beaucoup plus faible, mise à part les Kurdes (15 % de la population) qui ont installé dans le Nord du pays une zone de protection hors de l’emprise de Saddam, grâce en partie au contrôle aérien exercé par les États-Unis (la politique du No fly zone). Mais même les partis kurdes sont hésitants. Le PDK de Masoud Barzani, qui contrôle une grande partie du Kurdistan irakien, est fortement courtisé par les États-Unis qui lui promettent de protéger l’autonomie chèrement acquise. Mais en jouant un jeu qui rappelle celui des forces de l’Alliance du Nord (coalition d’opposition aux Talibans en Afghanistan), les Kurdes pourraient perdre gros.

Dictature pour dictature

D’une part, ils pourraient apparaître aux yeux de la majorité des Irakiens comme une force d’occupation manipulée par les États-Unis. D’autre part, ils pourraient être « lâchés » par Washington au profit d’une nouvelle dictature à Bagdad, qui tenterait de régler le problème de Saddam en le remplaçant par une dictature « plus intelligente ». Pour le moment donc, le camp kurde tergiverse, n’ose pas se prononcer clairement contre la guerre, mais de toute évidence, ne veut pas y participer.
À côté des Kurdes, l’opposition organisée est surtout le fait des partis islamistes, dont le Parti Al-Da’wa, et d’une coalition de plus petits groupes portant le nom de l’Assemblée suprême de la révolution islamique. Composés majoritairement de chiites (60 % de la population), ces partis ont subi les coûts de la terrible répression de 1991, approuvée implicitement par Georges Bush père. Ils n’ont donc aucune affinité avec les États-Unis, d’autant plus qu’ils sont fortement appuyés (et en partie contrôlés) par l’Iran.

Par contre, depuis quelque temps, les islamistes sont courtisés par Washington qui fait également pression sur Téhéran. En menaçant l’Iran d’être la prochaine cible, les États-Unis veulent forcer ce pays à approuver, tacitement du moins, le renversement de Saddam. Les islamistes irakiens comme les Iraniens sont donc sur la sellette : s’ils embarquent avec les Américains, cela pourrait être un coup fatal, car une fois l’hégémonie américaine rétablie en Irak, il sera difficile d’éviter une totale subordination. Si, au contraire, ils se distancient des États-Unis (sans nécessairement appuyer Saddam), ils risquent d’être totalement exclus de la donne dans une Irak « post-Saddam ». D’un côté comme de l’autre, le choix est peu reluisant.
À l’extérieur des formations kurdes et islamistes subsiste toutefois un camp démocratique et de gauche, dont le Parti communiste irakien (PCI), qui dispose dans ce pays d’un enracinement important. Il est le seul grand parti à s’opposer explicitement à la guerre américaine. Toujours, selon Raid Fahmi, la gauche irakienne souhaite l’élimination de Saddam, mais pour que le pays recouvre sa souveraineté. Ce qui explique qu’elle ne fasse pas partie de la stratégie américaine.

« Les États-Unis ne veulent pas d’une véritable démocratisation de l’Irak et c’est pour cela qu’ils essaient d’instrumen-taliser l’opposition, affirme le rédacteur en chef. Pire encore, Washington n’a aucun souci pour la population, comme on a pu le voir à la lumière des centaines de milliers d’enfants morts ou handicapés par les effets combinés de la guerre et de l’embargo. » De plus, toute l’attention est présentement concentrée sur la question de l’armement du régime irakien, alors que « de nombreuses autres résolutions de l’ONU - notamment la résolution 688 qui condamne la répression contre les populations civiles irakiennes et promet d’assurer le respect des droits de l’homme - restent lettre morte ».
M. Fahmi explique que le PCI ainsi que d’autres formations irakiennes et kurdes espèrent donc regrouper l’opposition dans une lutte de libération « menée par les Irakiens eux-mêmes ». C’est un projet de longue haleine et il n’est pas sûr que cette option soit en mesure de résister au rouleau compresseur américain.

Un défi pour le mouvement de solidarité

Échec stratégique ou partie remise pour les États-Unis, le report de la guerre entraînée par l’adoption de la résolution 1441 de l’ONU représente une victoire partielle pour le mouvement de solidarité internationale. Reste à voir la suite des événements.

Pour le moment, la majorité des gens, que ce soit au Moyen-Orient ou dans les pays occidentaux, sont contre le bellicisme américain. Car il ne fait aucun doute que la guerre promise par Washington serait un désastre pour l’Irak, mais également pour l’ensemble de la région.

Par ailleurs, la résistance contre le plan américain doit faire face à un grand défi. Selon Raid Fahmi, il est erroné de dire, comme on l’entend dans certaines composantes du mouvement anti-guerre, que « la question du régime de Saddam appartient au seul peuple irakien et que le mouvement n’a pas à exprimer une opinion à ce propos ». Le peuple irakien, pris entre le fer et l’enclume, a besoin d’appui. « Le mouvement de solidarité doit être clairement contre la guerre impérialiste, mais aussi, y compris dans les pays impérialistes, contre la dictature et pour la démocratie en Irak. [...] Il faut développer toutes les actions possibles pour empêcher cette guerre, mais parallèlement, il faut aussi développer toute forme de solidarité, afin de renforcer les capacités de ce peuple à résister à la dictature et à intervenir dans les événements qui vont déterminer son futur. »

Pierre Beaudet, directeur d’Alternatives.