Journal des Alternatives

L’occupation militaire de l’Irak mise à mal

Pierre BEAUDET, 3 mai 2005

Malgré les messages rassurants de George W. Bush, les actes de résistance militaire se multiplient en Irak. Selon le chef d’état-major de l’armée américaine, le général Richard Myers, on enregistre de 50 à 70 opérations par jour.

« Ils sont aussi puissants qu’ils l’étaient l’an passé » a déclaré le général, qui estime que plus de 20 000 insurgés en arme sont impliqués. Fait à noter, les attaques sont plus sophistiquées et se font parfois sous la forme d’opérations de grande envergure, comme lors d’un assaut contre la prison d’Abu Graib. Il n’en reste pas moins que ce sont surtout des civils irakiens qui sont tués ou blessés, notamment lors des attentats à la bombe ou par des voitures piégées conduites par des kamikazes.

Conflits intercommunautaires

Le problème est d’autant plus grave que la mise en place du gouvernement irakien a été et demeure controversée. Le Premier ministre Ibrahim Jaafari n’a pas été capable de compléter son cabinet, en partie parce qu’il ne trouve pas assez de Sunnites pour y participer. Des postes importants au sein du cabinet ne sont pas comblés, notamment la défense et les ressources (pétrole). À cause du boycott des élections par la majorité des irakiens sunnites, seulement 17 des 275 parlementaires sont sunnites. La minorité kurde par contre, qui a largement participé aux élections en s’unissant derrière une seule liste, se trouve en position de force, avec plus d’un tiers des députés (ce qui confère aux Kurdes un droit de véto sur tout projet de constitution). Par ailleurs, les Kurdes insistent pour que l’ex Premier Ministre intérimaire nommé par les Etats-Unis, Iyad Allawi, fasse partie du gouvernement, ce que Jaafari ne veut pas. Les Kurdes estiment les analystes, « jouent avec le feu » en apparaissant intransigeants et trop en ligne sur les positions américaines. Ils sont les seuls à disposer d’une milice armée qui compte plus de 25 000 hommes qui contrôlent à touts fins pratiques le nord du pays comme un « état dans l’état ». Des conflits se multiplient à Kirkouk, où les pressions kurdes s’aggravent pour en faire sortir les résidents arabes (sunnites et chi’ites), une sorte de « purification ethnique » en douce. Les Kurdes opèrent en toute impunité avec l’appui de Washington. On note également la présence de « conseillers » militaires israéliens dans le Kurdistan.

Répression

Par ailleurs, les leaders sunnites restent réservés, d’autant plus qu’ils exigent la fin de la répression et de la marginalisation des personnes qui ont été associées dans le passé au Parti Bath. Des centaines de milliers de fonctionnaires, d’enseignants et de militaires ont été renvoyés chez eux lorsque l’occupation américaine s’est mise en place. La majorité de ces personnes n’avaient rien à voir avec Saddam Hussein, même s’ils étaient membres du parti Bath, une condition quasi obligatoire pour obtenir des emplois qualifiés. Quoiqu’il en soit, la stratégie américaine semble de « communautariser » le conflit en jouant sur les divisions ente Sunnites, Chi’ites et Kurdes. Le « modèle« politique envisagé serait celui d’un « assemblage de communautés », un peu à la libanaise, ce qui se démarque du concept de la nation irakienne, pluriethnique et pluriconfessionnelle, promue par les Irakiens dès le début de la lutte anti-coloniale dans les années 1920.

La résistance non-armée

Entre-temps d’autres secteurs de la population ne sont pas contents. Plus de 300 000 manifestants ont occupé le centre de Bagdad le 23 avril dernier à l’appel du leader chi’ite Moqtada al-Sadr, pour réclamer la fin de l’occupation. Les manifestants ont rappelé que des milliers d’Irakiens ont été tués, blessés, torturés et emprisonnés depuis le début de l’occupation. Dans plusieurs grandes villes du sud (majorité chi’ite), ce sont les partisans de al-Sadr qui sont majoritaires, entre autres parce qu’ils fournissent des services de base et communautaires dans un contexte où les autorités d’occupation ont totalement négligé cela.