L’internationalisation de l’économie sociale au Québec

vendredi 10 juin 2005, par Gérald LAROSE, Louis FAVREAU, Rene LACHAPELLE, Yves VAILLANCOURT

La mondialisation politique, économique et culturelle de la dernière décennie après la chute du Mur de Berlin et celle des Tours de New York font de la période actuelle une période de profondes mutations qui représentent des menaces mais aussi des opportunités.

Malgré la déroute des projets de grande envergure (socialiste et tiers-mondiste) et même si la mondialisation néolibérale représente indiscutablement une tendance forte et durable, le rapport des forces en présence n’est pas à sens unique pour autant. La conjoncture internationale est en effet incertaine et instable et un mouvement citoyen international a ouvert une brèche, notamment à partir des Forums sociaux mondiaux. Ce texte cherche à dégager les principales lignes de force de l’économie sociale québécoise engagée dans le développement de ce mouvement international. Il conclue par une mise en perspective autour d’un projet de New Deal écologique pour le 21e siècle au même titre que le mouvement ouvrier a ouvert au 20 e siècle une nouvelle ère avec le New Deal des années 30 favorisant du coup des réalisations sociales sans précédent .

1. La conjoncture internationale des 15 dernières années : la fin d’un monde et l’entrée dans une nouvelle période

La mondialisation en cours est à la fois économique, politique et culturel. Or ce qui apparaît majeur en ce début de millénaire, c’est à la fois le saut qualitatif et la simultanéité du nouveau souffle de la mondialisation sur les trois registres. En effet, la mondialisation peut être définie simplement comme étant l’échange entre les peuples aux plans économique, politique et culturel : échange égal ou inégal ; donnant lieu à des relations internationales de coopération ou de conflit ; échanges donnant lieu à une plus ou moins grande interdépendance. Or, sur une période très courte, grosso modo la décennie 90, il faut surtout retenir que les trois registres d’échange se sont radicalement et simultanément modifiés.

D’abord, au plan politique, les années 90 marquent la réouverture d’une question fondamentale : quelle gouvernance mondiale ? Car la mondialisation, c’est d’abord la fin d’un ordre géopolitique, l’ordre auquel avait donné lieu le grand combat du 20e siècle entre le capitalisme et le communisme. Symbole de la fin de cet ordre : la chute du mur de Berlin (1989). Fin de deux choses : fin des pôles de référence idéologique et politique qui se faisaient concurrence pour conquérir la planète depuis plus de 70 ans (la Révolution russe), et fin de 40 ans de guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis, dans et hors de l’ONU, hors de l’ONU et avec elle (1950-1990).

Dans ce nouveau contexte, comment relancer le développement des pays les plus pauvres, des pays les moins avancés (PMA) ? Et quel rôle attribuer à l’ONU et à ses institutions politiques multilatérales (PNUD, UNESCO, OMS, OIT...) ? Le 11 septembre et ses séquelles, la découverte d’un nouveau terrorisme (plus virulent, plus organisé au plan international, plus ramifié dans nombre de pays et d’institutions...), les « conflits régionaux », les migrations forcées de populations qui affligent de façon endémique l’Afrique et le Moyen-Orient, la main mise des Etats-Unis sur la gestion de ces conflits...n’ont fait qu’amplifier le problème. Mais le processus n’est cependant pas à sens unique car le monde est en partie « multicentré ». Autrement dit, il n’y a pas que les multinationales, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC qui mènent le monde (Smouts, 1995 ; Laïdi, 2003 et 2004).

Ensuite, au plan économique, les années 90 marquent la fin des régulations économiques internationales sous contrôle des États (accords commerciaux du GATT...), et la montée en puissance de la finance qui pilote désormais l’économie, cette fois-ci à l’échelle de la planète. Mais c’est aussi, avec ce nouveau pilotage, l’éclatement de crises financières successives : krash de 1987 en Europe et aux Etats-Unis et par la suite, le Mexique (1992), l’Asie (1997-1998), la Russie et le Brésil (1998), puis l’Argentine (2001). La question clé qui s’ouvre alors : quels dispositifs de régulation économique développer au plan international ? Quel nouveau rôle pour l’OMC, le FMI, la Banque mondiale ?

Les États se voient certes couper les ailes par en haut (le capital financier) mais aussi par en bas : l’émergence d’archipels de richesse, les grandes métropoles à la recherche d’un renforcement dans la mondialisation au détriment des nations...et des régions, c’est-à-dire la concurrence entre territoires pour s’emparer du dynamisme de l’économie mondiale (Veltz, 2000). La montée en puissance de la Chine sur le marché mondial, le développement accéléré de l’Inde, la dynamique européenne forment également des sous-ensembles susceptibles d’augmenter à des degrés divers les tensions avec le géant américain.

Au plan culturel, la révolution technologique avec l’arrivée d’Internet en 1990 (quelques milliers d’abonnés cette année-là, 10 ans plus tard, plus de 400 millions et aujourd’hui 700 millions d’abonnés et 70 millions de sites) ré-ouvre une autre question centrale : celle des modes d’organisation du travail et celle des modes de vie que modifient substantiellemenmt les nouvelles technologies des communications (Wolton, 2003 ; Castells, 1999).

Mais c’est aussi le commencement d’autre chose. En fait, après l’effritement du Bloc de l’Est consacré par la chute du mur de Berlin et après le choc du Bloc de l’Ouest suite à la chute des tours de New York, nous sommes entrés dans une autre période (Martin et alii, 2003). Avec la chute de mur de Berlin, la mondialisation néolibérale a pu ouvrir son chemin de façon radicale par une offensive économique sans précédent, notamment avec le FMI et la Banque mondiale puis l’OMC, provoquant ainsi de l’incertitude à une échelle sans précédent. Avec le 11 septembre 2001, à l’incertitude croissante de cette mondialisation économique est venue s’ajouter la peur récurrente d’une offensive politique et militaire créant un climat permanent de guerre larvée, diffuse, souterraine à l’échelle de la planète, y compris d’une guerre nucléaire avec la montée du nucléaire de certains pays du Sud (Corée du Nord, Iran, Inde et Pakistan). À cette incertitude et à cette peur s’est aussi joint le constat d’un vide de références à partager, le socialisme n’étant plus l’espoir commun de dizaines de pays pauvres de la planète comme ce fut le cas dans les années 60 et 70 et le développement n’étant plus la référence obligée des institutions internationales de l’ONU avec l’arrivée dans les années 80 des programmes d’ajustement structurel (PAS) conçus dans les officines du FMI et de la Banque mondiale. Quelles sont les réponses à cette incertitude, à cette peur, à ce vide de références ?

2. Les mouvements sociaux dans la nouvelle conjoncture internationale

D’abord, on ne saurait sous-estimer les efforts d’institutions et de programmes internationaux autres que ceux du FMI et de la Banque Mondiale : 1) la réflexion sur l’avenir de l’espèce, sur l’avenir de la planète, sur le vivre ensemble au XXIe siècle à l’UNESCO (Bindé, 2000) ; 2) la réflexion et l’action menées par le Bureau international du Travail en ce qui a trait aux mutations du travail dans le monde (normes minimales de travail à respecter, protections sociales de base, soutien à la micro-entreprise et à l’économie sociale) ; 3) la réflexion et l’action en faveur du développement humain et du développement durable au PNUD. Sans compter le travail de la coopération internationale décentralisée des ONG, de gouvernements locaux, d’associations professionnelles, d’organisations syndicales... C’est surtout de ce côté qu’il faut regarder et, plus globalement, du côté des mouvements sociaux.

Or au sein des mouvements, les réponses sont de deux ordres. On observe en effet que deux mouvements collectifs, évoluant en sens contraire, sont apparus dans la mouvance de cette nouvelle conjoncture internationale. D’une part, un mouvement des replis identitaires, des nouvelles tensions entre les cultures (notamment entre le monde arabe et musulman et le monde occidental et chrétien), voire des affrontements violents et de nouvelles formes de terrorisme tendant à prendre de l’ampleur à défaut d’alternatives démocratiques suffisamment fortes, plausibles et convainquantes . D’autre part, un mouvement d’ouverture et de recherche de nouvelles voies porté par les initiatives internationales de mouvements sociaux tels les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre et de Mumbai ; mouvement d’ouverture également porté par des projets de changement social de quelques grands pays comme le Brésil en Amérique latine ou l’Afrique du Sud sur le continent africain ; mouvement d’ouverture aussi porté par de petites sociétés comme le Québec en Amérique du Nord ou le Mali en Afrique de l’Ouest. C’est de ce mouvement d’ouverture que nous voulons traiter ici.

Précisons que le concept de mouvement social a généralement deux sens (Whitaker, 2003 : 39-42) : d’abord celui d’une action collective entreprise par des militants qui ont une cause spécifique à défendre et des objectifs concrets, limités dans le temps et l’espace, avec des stratégies, des règles de fonctionnement, des plans d’action et des structures appropriées. On parle alors de « mouvements » qui sont pluriels dans leur composition sociale, leurs orientations, leurs règles, leurs manières de faire. Il suffit de penser au mouvement ouvrier syndical, au mouvement des femmes et au mouvement écologique pour voir se dessiner les contributions particulières des uns et des autres. Ensuite celui d’une action collective fédérative de plusieurs types d’organisation où se dessinent peu à peu des convergences. Il s’agit alors d’un processus de longue durée qui peut grandir au fil des ans. On parle alors du « mouvement » parce qu’il y a différentes causes et courants en interaction dans la durée. C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’on utilise la notion de « mouvement altermondialiste », une action collective qui décloisonne les différents groupes en introduisant un espace qui leur est commun. Le FSM est l’illustration de cela. L’inédit des années 90, c’est que bon nombre de mouvements, de caractère et de portée surtout national et spécifique, ont commencé à investir l’espace international en participant à l’émergence d’un mouvement citoyen international. Il vaut la peine de s’arrêter un moment sur les conditions d’émergence, les caractéristiques et l’originalité de celui-ci.

Les conditions d’émergence du mouvement altermondialiste

Ce mouvement a d’abord un héritage, celui du tiers-mondisme des années 70, mouvement du Nord qui appuyait les mouvements de libération nationale des pays du Sud : Cuba, puis le Salvador et le Nicaragua en Amérique latine ; la Guinée-Bissau, l’Angola, le Mozambique et l’Afrique du Sud de même que le Vietnam en Asie. Ces pays ont tous été l’objet de luttes dites de libération qui ont alimenté l’imaginaire de transformation sociale des années 60-70. L’érosion des modèles de société de l’après-guerre (1945-1975), tant au Nord qu’au Sud, ont laminé ce courant dans les 30 dernières années. Celui-ci n’en a pas moins formé des générations de militants internationalistes dans mais aussi hors du giron habituel des partis politiques de gauche. L’émergence de nouveaux acteurs dans les années 80-90 -les femmes, les associations des bidonvilles, les jeunes, les écolos- ont du coup provoqué la réouverture des débats notamment la sortie de l’éclipse des alternatives économiques populaires et de développement local dans le nouveau contexte où l’État n’est plus considéré comme le seul garant du développement et de l’intérêt général. Ces générations des années 70 et les nouvelles des années 80 ou 90 se croisent aujourd’hui à l’intérieur de forums sociaux mondiaux et de nouveaux réseaux internationaux en voie de construction.

Ce mouvement altermondialiste qui croise des générations différentes d’organisations a aussi eu un événement précurseur : le Sommet sur l’environnement de Rio en 1992, qui a réuni, sur ses propres bases, plus de 20,000 participants et 8000 ONG. Par la suite, les ONG sont venus occuper l’espace public international nouvellement créé par les sommets subséquents organisés par l’ONU sur le développement social en 1995 ; sur la condition des femmes en 1996 ; sur la lutte contre l’exploitation des enfants à Genève en 1998 ; puis le second Sommet de la Terre à Johannesburg en Afrique du Sud en 2002. Mais cette mobilisation de type institutionnel ne comblait cependant pas toutes les demandes et toutes les aspirations.

Le premier grand tournant qui est venu nourrir cette nouvelle mobilisation collective fut sans doute Seattle en 1999, puis la marche mondiale des femmes en 2000 et les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre (2001, 2002, 2003 et 2005) et celui de Mumbai (2004) . Il faut aussi compter parmi d’autres de grandes mobilisations dans la rue contre le G8 à Gênes en 2001 (300,000 participants) et l’émergence d’une nouvelle génération d’organisations dont ATTAC en France (et ailleurs maintenant) qui en constitue le prototype (Cassen, 2003).

Les principales caractéristiques

Dans leur première phase, ces forums sociaux internationaux mobilisèrent ainsi des ONG de développement notamment dans le secteur de l’environnement mais aussi du développement social..., ce qui découle en partie d’une importante croissance des ONGI (plus de 15,000 selon Ruano-Borbalan, 2003 ; près de 50,000 selon Laroche, 2003) durant la décennie 90. Puis d’autres organisations emboîtèrent le pas : les organisations de défense de droits sociaux (enfants...), les syndicats, les ONG d’aide humanitaire, les réseaux d’organisations et d’entreprises d’économie sociale, les réseaux de développement local et durable, des réseaux du mouvement des femmes, des fondations et des Églises progressistes.

Que révèlent ces différents types de mobilisation ? Au Nord comme au Sud, une contestation de la mondialisation néolibérale et une recherche commune, celle de doter la planète de contrepoids démocratiques à la gouvernance économique du FMI, de la Banque mondiale, de l’OMC et d’un contrepoids politique mondial au Conseil de sécurité de l’ONU dans la foulée d’un diagnostic de base qui confirme le caractère dévastateur de la mondialisation néolibérale : la montée des inégalités, les perturbations majeures de l’environnement et la montée des facteurs de guerre.

Mais ces mobilisations traduisent aussi une grande hétérogénéité et d’importantes tensions, voire des contradictions entre sensibilités différentes : d’un côté une gauche politique classique et de l’autre une nouvelle gauche et une extrême gauche politique ; d’un côté des mouvements de lutte revendiquant leur autonomie envers et contre tous et une identité propre sans affiliation de parti ni idéologie précise et de l’autre des réseaux de culture religieuse, surtout chrétienne de souche ; d’un côté des syndicalistes luttant contre la désindustrialisation et de l’autre des écolos luttant pour une décroissance durable ; d’un côté des producteurs défendant une agriculture industrielle menacée par les nouvelles politiques de l’OMC et de l’autre des organisations favorables à l’agriculture familiale...Ajoutons à cela que les couches sociales surtout mobilisées pour l’instant sont les couches moyennes politisées soit des étudiants, des intellectuels et des professionnels du monde associatif.

Retenons par ailleurs que ce nouvel espace public international de dialogue aura fait émerger de nouveaux thèmes : le travail des enfants ; l’annulation de la dette ; le VIH/sida ; la lutte contre les politiques d’ajustement structurel ; la responsabilité sociale des entreprises ; la taxe sur la spéculation (taxe Tobin) et sur la pollution (écotaxe) ; le changement climatique de la planète ; la démocratie à l’échelle mondiale ; la paix...Bref, nombre d’enjeux liés pour beaucoup au développement durable.

Un autre tournant marque aujourd’hui ce jeune mouvement, celui du 11 septembre 2001 avec la montée d’une nouvelle forme de terrorisme qui s’introduit dans l’espace public international sur fond de montée en puissance d’un Islam intégriste dans les pays du Moyen-Orient. Sans compter une situation plus instable due au déploiement d’un nucléaire venant de pays du Sud : la Corée du Nord, le Pakistan, l’Iran mais aussi l’Inde. À l’intérieur de cette conjoncture de guerre et de menace nucléaire, l’intervention militaire américaine en Irak a provoqué une mobilisation sans précédent en faveur de la paix le 15 février 2003 quand des millions de personnes partout en Europe et en Amérique du Nord (dont 150,000 au Québec) sont sorties dans les rues pour dénoncer la politique américaine.

L’originalité du mouvement

À partir de l’expérience aujourd’hui probante du Forum social mondial qui a réussi à tenir cinq rencontres internationales de grande ampleur en cinq ans, il est permis de croire que l’on commence à dépasser les cloisonnements entre les différents mouvements. Les promoteurs du FSM y sont parvenus en défendant bec et ongles la création d’un espace ouvert à tous où aucune organisation, aucun mouvement, aucun parti politique ne saurait prétendre hégémoniser l’ensemble. Ils y sont parvenus non sans peine en évitant trois pièges :

- Le piège de prendre la mondialisation néo-libérale comme seul et exclusif adversaire, ce qui est susceptible à terme d’amener à conclure que le front du refus suffit à mettre fin au vieux monde. Or des alternatives sont à bâtir ici et maintenant : la perspective de résister et de construire proposée lors de la rencontre internationale de Québec en 2001 (Favreau, Lachapelle et Larose, 2003) est en progrès au sein du FSM.

- Le piège de la fuite en avant d’une partie du mouvement qui s’autoproclame le porteur des transformations sociales à venir et des stratégies pour y arriver alors que le moment est à l’ouverture à de multiples alternatives à différents niveaux (local, national, international) ;

- La tentation d’enterrer la démocratie représentative en l’opposant à la démocratie sociale et délibérative : si la démocratie représentative est quelque peu figée, elle reste néanmoins une des formes de prise de décision pour en arriver à dégager l’intérêt général dans une société. La démocratie participative a aussi ses travers : la trop grande présence de l’informel, la faible représentativité de certains groupes, la cooptation des responsables... bref le risque récurrent des formes de démocratie qui font tomber la participation directe dans une sorte de néocorporatisme social.

3. La participation de l’économie sociale québécoise au développement d’une mondialisation équitable

Le Québec des mouvements sociaux est très engagé dans ces nouvelles dynamiques internationales, non seulement dans la contestation mais aussi dans la proposition d’alternatives issues de la Marche mondiale des femmes, de l’économie sociale et de la coopération au développement. Par exemple, l’Union des producteurs agricoles (UPA) est particulièrement active dans le soutien à des projets de commercialisation collective de produits agricoles et artisanaux dans une douzaine de pays d’Amérique latine et d’Afrique ; la CSN et la FTQ font de la formation sociale et syndicale dans de nombreux pays francophones du Sud ; le Conseil de la coopération du Québec (CCQ) et son « relais » international, SOCODEVI, sont engagés dans des dizaines de projets en Afrique et en Amérique latine de même que le Mouvement Desjardins travaille à l’émergence de caisses populaires autant en Asie qu’en Afrique ou en Amérique latine ; le Chantier de l’économie sociale est invité à partager sa démarche de reconnaissance par les pouvoirs publics et certaines de ces expertises sectorielles ; la Caisse d’économie solidaire Desjardins (ex-Caisse des travailleurs et travailleuses du Québec) soutient des projets de reprise d’entreprises en Amérique latine ; le Fonds de solidarité de la FTQ soutient au Sénégal son alter ego (Caron, 2004) tandis qu’une cinquantaine d’organisations de coopération internationale (OCI) québécoises -regroupées au sein de l’AQOCI-, travaillent, bon an mal an, avec l’apport de centaines de coopérants, sur place et ici, dans l’animation de projets de développement. La liste est longue et loin d’être exaustive. Ce sont cependant des exemples marquants de l’expérience québécoise en la matière.

Mais pour mieux cerner l’internationalisation de l’économie sociale, convenons d’abord de distinguer trois formes d’internationalisation qui ne sont pas mutuellement exclusives :

- Il y a en premier lieu une économie sociale qui recherche son propre développement en créant des filières à l’étranger. C’est le cas par exemple du mouvement Desjardins qui est sorti du Québec pour fédérer les caisses d’épargne et de crédit existantes au Canada tout en prenant simultanément racine dans le sud des Etats-Unis. Ou encore l’expérience de Mondragon au Pays basque qui a désormais 38 sites de production à l’étranger. Ici c’est surtout la logique économique d’affronter le marché international pour prendre les devants en tant qu’entreprises collectives face à la concurrence des firmes privées.

- Il y a aussi une internationalisation de l’économie sociale qui passe par l’établissement de relations internationales (bilatérales ou multilatérales) entre organisations similaires dans le monde. C’est le cas du Conseil de la coopération du Québec (CCQ) avec l’Alliance coopérative internationale (ACI) ou du Chantier d’économie sociale avec des réseaux brésiliens ou européens d’économie sociale et solidaire.

- Il y a ensuite l’économie sociale qui s’investit dans le développement international pour répondre à des besoins sociaux avec la visée d’offrir la perspective coopérative, mutualiste ou associative au développement économique de régions ou de pays du Sud délaissés par le développement économique dominant. Ici c’est la logique sociale de la solidarité internationale Nord-Sud et Sud-Sud qui prévaut davantage que la logique économique d’affronter le marché international. C’est de cette dernière forme d’internationalisation que nous traitons ici.

Sous ce dernier angle donc, au Québec, depuis deux, parfois trois décennies, non seulement des initiatives sectorielles et bilatérales ont pris forme mais le Québec a été porteur d’initiatives Nord-Sud d’envergure internationale. En témoignent la Marche mondiale des femmes en 2000, l’organisation par le Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ) de la 2e Rencontre internationale de globalisation de la solidarité en 2001 à Québec. Comment caractériser ces nouvelles dynamiques ? Dans quelle direction évoluent-elles ? Participent-elles d’un courant international pour une « autre mondialisation » ? Telles sont les questions que nous voudrions aborder ici.

Quelqus exemples d’économie sociale québécoise en coopération internationale

Créé en 1970, Développement international Desjardins (DID) travaille dans l’immense chantier de la finance communautaire dans plus de 20 pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie en soutenant le développement de mutuelles d’épargne et de crédit. De son côté, la Caisse d’économie solidaire Desjardins évolue depuis les années 90 dans la finance solidaire en soutenant la mise sur pied d’initiatives d’insertion socioprofessionnelle (jeunes de la rue de Cirque du Monde par exemple), des reprises d’entreprises, des filières de commerce équitable...

De son côté, en 1993, l’Union des producteurs agricoles (UPA) crée l’UPA Développement international. L’UPA DI pratique la coopération de paysans à paysans avec une bonne trentaine d’organisations d’une quinzaine de pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, surtout dans la commercialisation collective de produits agricoles, concrètement par la mise sur pied de coopératives dans une perspective de développement durable d’une agriculture viable. Pour sa part, la Société de coopération pour le développement international (SOCODEVI), bras international du CCQ, accompagne quelques 325 projets depuis sa naissance en 1985 dans des domaines aussi variés que les ressources forestières ou le commerce équitable de différents produits du secteur agro-alimentaire.

La contribution de ces quatre organisations est impressionnante et surtout très méconnue. Et elles ne sont pas les seules . Mais de cette lecture, il convient de relever, derrière les pratiques de ces organisations, la participation de mouvements sociaux québécois au développement d’alternatives économiques au capitalisme non seulement au Québec mais aussi dans les pays du Sud, une contribution généralement ignorée ou certainement sous-estimée. C’est l’UPA, c’est-à-dire historiquement le syndicalisme agricole québécois qui développe un modèle coopératif dans le secteur agro-alimentaire pour assurer une gestion collective des produits de ses membres offerts sur le marché. UPA DI, c’est la traduction de cette orientation dans un travail avec le mouvement paysan dans des sociétés du Sud. La Caisse d’économie solidaire Desjardins, c’est, à l’origine, l’utilisation de l’argent des syndicats de la CSN pour en faire un outil de développement économique alternatif au Québec mais qui se traduit aussi par des engagements internationaux conséquents avec cette option. SOCODEVI, de son côté, est un dispositif associatif, une OCI qui traduit l’engagement international du mouvement coopératif de différents secteurs (mutuelles d’assurance, coopératives forestières...) tout comme DID traduit celui du mouvement Desjardins (Favreau et Fréchette, 2002).

Comment expliquer l’émergence de ces initiatives où on s’associe pour produire autrement, pour faire du commerce autrement (notamment en coupant dans le réseau des intermédiaires) et pour s’entraider dans les moments difficiles ? À l’origine de ces initiatives, il y a :

- L’insécurité socioéconomique des classes populaires du Canada français, les inégalités sociales fortes vécues par ce groupe social et national au sein du Canada, les retards de l’agriculture et l’émigration vers le Nord-Est américain.

- Un mouvement d’affirmation nationale, l’appartenance à un groupe, l’identité canadienne française devenue l’identité québécoise.

- La rencontre de leaders populaires et d’intellectuels, croisement qui façonne un projet collectif pour l’ensemble de la société et donne une perspective dans la durée à ces initiatives.

Telles sont les trois explications les plus couramment avancées. Ce sont là trois moteurs d’action collective qui ont fait émerger l’économie sociale au Nord il y a 150 ans et qui sont probablement aujourd’hui des moteurs de développement au Sud et de renouvellement au Nord si on prend en compte les nouveaux croisements de l’association et de la coopération.

Mais ce qui est tout aussi intéressant de savoir, c’est que le constat de départ de toutes ces initiatives est le suivant : on ne s’attaque pas véritablement à la pauvreté par une intervention d’aide mais en allant à la source qui la génère c’est-à-dire le manque d’organisation de communautés sur le terrain du développement économique ou si l’on préfère la dépendance économique. Telle est la matrice d’origine du « modèle coopératif et mutualiste québécois de développement » à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Comment alors ne pas penser à une certaine similitude avec la situation actuelle de nombreuses sociétés du Sud et des populations exclues au Nord :

- Similitude de diagnostic : un monde populaire acculé à la survie et donc aux petits boulots ou à la migration (vers la ville ou vers les pays du Nord) ou encore asservis par les conditions qu’imposent des intermédiaires à la circulation des produits locaux ;

- Similitude de perspective : la lutte contre les inégalités est une lutte contre la dépendance et passe donc par un développement de l’intérieur et non pas, comme le prétendent libéraux et néo-libéraux, par un processus de capitalisation extraverti complété subsidiairement par des dispositifs de gestion sociale qui ciblent les populations les plus pauvres.

4. La participation des ONG québécoises au développement d’une mondialisation équitable

Les ONG québécoises, à leur manière, soutiennent des projets économiques alternatifs dans leur travail de coopération internationale depuis trois décennies déjà. Mais cela est relativement peu connu et a très peu fait l’objet de recherches : elles soutiennent l’organisation de communautés dans des bidonvilles ; elles accompagnent des initiatives d’économie sociale et solidaire au sein du secteur informel de nombreuses villes du Sud ; elles travaillent souvent dans le cadre de projets structurants pour les communautés dans une perspective de développement durable.

Précisons d’abord brièvement ce qui caractérise l’essentiel du travail de ces ONGD. Dans les années 70 en Amérique latine et au début des années 80 en Afrique. des ONGD émergent et une solidarité internationale nouvelle prend forme au sein des mouvements sociaux. On s’associe directement à des projets de communautés locales et d’organisations du Sud (communautés de base, groupes de femmes, groupes de jeunes, syndicats). La coopération au développement ne relève plus désormais des seules initiatives gouvernementales.

En règle générale, ces ONG sont composées de professionnels issus des classes moyennes urbaines (des animateurs communautaires, des architectes, des sociologues, des vétérinaires et des agronomes, des enseignants et des éducateurs populaires, etc.) travaillant en association avec des organisations locales de paysans, de travailleurs ou d’habitants des bidonvilles.

Au fil du temps, ces ONGD sont devenus des lieux privilégiés de pratiques de développement local et de soutien à l’économie sociale et solidaire, ce qui signifie, grosso modo, un travail autour de trois axes :

- Une intervention de soutien à des micro-projets de développement à l’intérieur de communautés locales motivées par le changement de leurs conditions de vie sur le plan de l’emploi, de la santé, du logement, de l’éducation ;

- La défense de droits sociaux, sous le mode associatif, des habitants des bidonvilles, par l’intermédiaire de comités de quartier autour de questions vitales comme l’accès à l’eau et à l’électricité de même qu’à de l’équipement collectif de base en matière de santé et d’éducation (des dispensaires, des écoles...) ;

- La mise en oeuvre de démarches de développement économique et social, local et intégré, permettant l’auto-organisation de collectivités locales autour de priorités qui génèrent des projets coopératifs et associatifs à volets multiples où se croise la résolution de problèmes d’emploi, d’aménagement du territoire, de santé communautaire, d’alphabétisation des adultes...

Ces ONGD sont souvent des organisations de coopération internationale (OCI), c’est-à-dire des ONG de pays du Nord travaillant avec leurs semblables au Sud, lesquels se sont de plus en plus multipliées dans les trois dernières décennies. Brièvement, on peut dire que les ONGD s’engagent dans deux types de projets (Boucher, 1986 ; Sanchez, 1994) : 1) des projets d’animation de populations locales défavorisées avec la participation directe de ces communautés et le développement d’un partenariat qui comprend le soutien financier, l’association avec des organisations du milieu, des jumelages Nord-Sud d’associations, de coopératives, d’écoles, de mouvements ou de municipalités ; 2) des projets d’accompagnement, c’est-à-dire, la mise à contribution d’une expertise spécifique (agents de développement, économistes, agronomes, etc.).

5. Le Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ) : une innovation de la décennie 2000 en matière de solidarité internationale

Le Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ) est une association à but non lucratif (OBNL) qui regroupe des personnes provenant de divers secteurs et des organisations engagées dans le développement de l’économie sociale au Québec, notamment celles regroupées à l’initiative du Conseil de la coopération du Québec (CCQ) et à l’initiative du Chantier de l’économie sociale. Organisme-parapluie de l’économie sociale québécoise investie dans la solidarité internationale, sa mission est de promouvoir et de supporter la dynamique de globalisation des solidarités portée par les rencontres de Lima (1997) et de Québec (2001) et assumer, à court terme, au Québec l’ensemble des responsabilités liées à la préparation, à la participation et au suivi de la troisième grande rencontre internationale à Dakar (fin 2005).

Initiateur de la 2e rencontre internationale sur la globalisation de la solidarité, le GESQ s’est donné comme première priorité de soutenir l’organisation de la 3e rencontre internationale de Dakar en 2005 en mettant à contribution tous les réseaux québécois d’économie sociale engagés dans la solidarité internationale. La rencontre de Dakar, comme les deux qui l’ont précédée, est conçue et vécue comme un indispensable espace de dialogue interculturel. Ces rencontres sont aussi des leviers -avant, pendant et après- favorisant la formation et la consolidation de réseaux internationaux (bilatéraux ou multilatéraux) des organisations et des entreprises d’économie sociale et plus largement de développement local. Elles ont donné naissance fin 2002 à la création d’un nouveau réseau international, le Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire (RIPESS).

En second lieu, le GESQ veut être un facilitateur, dans la mesure de ses moyens et de son influence, du développement de nouvelles pratiques de solidarité internationale de l’économie sociale québécoise. Pour réaliser sa mission, le GESQ développe son intervention autour de trois axes complémentaires qui permettent de travailler sur la scène québécoise et sur la scène internationale tout en se donnant les outils d’analyse nécessaires pour prendre les décisions les plus appropriées :

- La mobilisation des réseaux, des organisations et des entreprises d’économie sociale du Québec ;
- La construction du RIPESS et le développement de partenariats Nord-Sud ;

- Le développement d’outils de connaissance, d’information et de diffusion d’analyses et de débats en matière de solidarité internationale et plus spécifiquement d’internationalisation de l’économie sociale québécoise.

Ce faisant, le GESQ, qui a maintenant cinq ans, permet à l’échelle du Québec de décloisonner quelque peu la solidarité internationale en créant un espace de délibération entre les différentes composantes de l’économie sociale et leurs partenaires « naturels », les organisations de coopération internationale (OCI), les groupes de femmes, les organisations communautaires et les organisations syndicales qui sont engagées dans des initiatives de caractère économique et les réseaux de chercheurs mobilisés sur ces questions (ARUC en économie sociale, CRDC et CERIS à l’UQO, CIRIEC, LAREPPS à l’UQAM...).

6. L’économie sociale : mise en perspective historique et internationale

Que retenir de ces différentes pratiques d’internationalisation de l’économie sociale québécoise ? Une perspective historique et internationale s’impose ici. D’abord en faisant une proposition à l’effet qu’il existe un lien étroit entre l’économie sociale québécoise et l’histoire internationale de l’économie sociale. Le Québec n’est pas un cas à part bien qu’il dispose de certaines originalités. Ensuite que le renouvellement de l’économie sociale québécoise s’inscrit directement dans le développement du mouvement citoyen international né en ce début de 21 e siècle, notamment les Forums sociaux mondiaux.

Des plus récents travaux, on peut dégager les considérations suivantes :

(1) Il y a 150 ans au Nord qu’un pan entier de l’économie s’est écarté -à des degrés divers- des lois du marché et de la régulation publique. Cette économie a été périodiquement éclipsée au sein du mouvement ouvrier par la tradition communiste qui la considérait comme le cheval de troie du capitalisme mais aussi, à coup sûr, par la vision étatiste de gouvernements qui ne concevaient le développement que par la seule intervention du secteur public. C’est la crise de l’emploi, puis celle de l’État providence qui ont permis à l’économie sociale de sortir de l’éclipse de la période des « trentes glorieuses » (1945-1975).

(2) L’économie sociale est un héritage des classes populaires au même titre que le syndicalisme et les partis politiques de gauche. L’histoire des Pionniers de Rochdale traduit fort bien ce point de vue général. Comme le souligne avec justesse l’historien français de l’économie sociale André Gueslin (1998). Ce n’est pas un hasard que les fondateurs du mouvement coopératif britannique se soient appelés Les Équitables Pionniers de Rochdale. Cette première coopérative, fondée en 1844, en banlieue de Manchester, ville par excellence de la grande industrie textile du 19e siècle, avait pour conviction que le commerce étaient aux mains d’« intermédiaires parasites ». On sait que les principes fondateurs du mouvement coopératif qui ont émergé à Rochdale ont fait le tour du monde et font encore l’objet périodique de débats au sein de l’Alliance coopérative internationale (ACI).

(3) On assiste dans les 30 dernières années à un renouvellement de l’économie sociale un peu partout dans les pays du Nord. Au Québec, ce renouvellement passe notamment par les coopératives de développement régional (CDR) dans les années 80, notamment en dehors des grands centres urbains, les États généraux de la coopération (1992) et de nouvelles formes de coopérative telles les coopératives de solidarité. Ces coopératives sont principalement regroupées au sein du Conseil de la coopération du Québec (CCQ), le plus ancien des regroupements québécois d’économie sociale. Ce renouvellement passe aussi par les initiatives sectorielles plus récentes issues du Sommet du gouvernement du Québec sur l’économie et l’emploi en 1996 (centres de la petite enfance, ressourceries, entreprises d’entretien ménager, entreprises d’insertion...) regroupées surtout au sein du Chantier d’économie sociale. Ces deux regroupements exercent des fonctions d’interlocuteurs auprès des gouvernements et sont des lieux de concertation, de formation, de délibération à l’échelle du Québec (Favreau, 2005).

(4) Partout dans le monde tout comme au Québec, l’économie sociale est plurielle (coopératives, mutuelles et associations) y compris dans ses formes nationales de regroupement, ce qui nécessite de mettre en œuvre une politique de concertation entre celles-ci (pour gérer les tensions et les concurrences), concertation qui ne tient qu’à la condition expresse d’une reconnaissance mutuelle et donc d’une reconnaissance du pluralisme en économie sociale comme il y a reconnaissance du pluralisme en matière syndical.

(5) L’économie sociale qui évolue sur le marché, principalement des coopératives et des mutuelles, est confrontée historiquement au risque de la banalisation c’est-à-dire devenir des entreprises comme les autres. Mais elle fait aussi la preuve que la démocratie ne s’arrête pas aux portes des entreprises.

(6) L’économie sociale qui évolue dans des missions de service public, des associations principalement, est de son côté confrontée historiquement au risque de la sous-traitance. Mais elle fait aussi la preuve qu’il est possible de renouveler l’État social au moins au niveau des communautés locales et des régions (Vaillancourt, 2003) .

Le mouvement ouvrier et la conquête d’espaces démocratiques dans les entreprises : des stratégies multiples dont celle de l’économie sociale

Un des vices majeurs du capitalisme dans ses débuts, vice qu’on retrouve aujourd’hui dans nombre de pays dit émergents, c’est que la démocratie s’arrête aux portes des entreprises. Le mouvement ouvrier dès le début du 19e siècle a lutté pour des conquêtes démocratiques dans l’entreprise. En fait la lutte pour la démocratisation des entreprises prendra surtout la forme que le syndicalisme lui donnera : introduire des contre-pouvoirs dans l’entreprise capitaliste elle-même en limitant l’arbitraire patronal, en grugeant progressivement, par l’intermédiaire de conventions collectives, les « droits de gérance » en ce qui a trait au temps de travail (le 8 heures par jour, puis le 35 heures par semaine), à la sécurité d’emploi, à la gestion des régimes de retraite...

Mais il a aussi cherché à concevoir des formes d’organisation de l’économie où pourraient s’appliquer intégralement le respect des principes démocratiques. C’est la tradition coopérative qui en sera la meilleure expression jusqu’à aujourd’hui. Mais cette forme d’entrepreneuriat demeure minoritaire au sein d’un océan d’entreprises capitalistes. L’idée d’autogestion et de cogestion avec la pluralité des centres de décision que cela implique aura aussi ces lettres de créance pendant un certain temps, la Yougoslavie socialiste des années 60 en fournissant un exemple...mais qui ne fera pas long feu.

Finalement, un certain nombre de droits démocratiques seront acquis par l’arrivée de partis ouvriers dans les parlements, ce qui amène du coup des législations du travail et des législations sociales contribuant à la construction d’un État social. La tradition mutualiste sera mis à profit dans ce cadre pour développer les systèmes de gestion des diverses assurances sociales. Le syndicalisme tout comme l’économie sociale constituent donc deux stratégies de base dans la perspective de développement de « contre-pouvoirs » (les pas de fourmi) par rapport à la stratégie du pas de géant alimenté par la perspective que véhicule l’utopie socialiste surtout portée par les partis politiques ouvriers.

(7) Au plan international, malgré qu’il soit au cœur de l’Amérique du Nord et donc au cœur du néolibéralisme, le Québec fait figure d’exemple (pas de modèle) d’une société qui n’est pas complètement happée par ce dernier, parce que le Québec a réussi dans les 30 dernières années à faire cohabiter activement économie publique et économie sociale dans les régions (Favreau, 2004 ; Comeau et al, 2001), ce qui donne beaucoup moins de prise à la logique marchande. L’équilibre actuel est toutefois sérieusement secoué par les transformations structurelles mises en place par le nouveau gouvernement libéral : l’avenir risque d’exiger la prise en compte de nouveaux défis.

(8) De tous les débats de définition à propos de l’économie sociale, la plus recevable de toutes est celle de « s’associer pour entreprendre autrement » (Demoustier, 2001). Cette perspective de mobilisation sociale permet la prise en compte de trois dimensions sans en priviligier une au départ : la dimension sociale (s’associer), la dimension économique (entreprendre) et la dimension politique (le « autrement »). Ce qui garantit son élargissement et sa diffusion hors des réseaux militants habituels.

D’un point de vue plus général et plus politique, l’économie sociale fait donc partie de l’histoire des classes populaires et moyennes qui s’associent pour entreprendre autrement. Des secteurs des classes populaires et moyennes s’aventurent sur le terrain économique qu’elles connaissent sans doute peu ou mal mais qu’elles investissent comme militants qui aspirent à une économie plus équitable. D’autres s’investissent dans des mutuelles qui viennent à la rescousse de cet État social amenant avec elles des savoir-faire et des compétences qui font progresser l’État sur la voie de la redistribution sociale de la richesse. Nées dans le sillage de mouvements sociaux (paysan, ouvrier, associatif, des femmes, écologique...), ces entreprises ont des fondements éthiques de grande qualité : association de personnes (et non d’actionnaires) ; propriété collective et partage des surplus avec l’ensemble de leurs membres ; fonctionnement démocratique. Telles sont les assises qui garantissent leur intégration dans le patrimoine collectif de nos sociétés.

En guise de conclusion : la perspective d’un New Deal écologique pour le 21 e siècle

Le 20 ième siècle a en partie résolu une sévère crise du libéralisme en adoptant un « New Deal » entre le capitalisme et le mouvement ouvrier. Cela a permis une série de régulations sociales qui ont transformé la condition ouvrière en condition salariale permettant à tous les travailleurs de disposer d’une citoyenneté avec les pleins droits que cela induit, et d’une protection sociale de base universelle. Il n’est pas interdit de penser à l’émergence au 21e siècle d’une nouvelle utopie, une sorte de « New Deal écologique » , d’entente générale entre les États visant un développement durable mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. Il ne suffit pas en effet d’agir localement et de penser globalement. Il faut aussi agir globalement. Ce qui implique beaucoup de choses, telle l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, le développement sans précédent d’un commerce international de produits écologiquement sains dont le commerce équitable est une amorce, la protection internationale de la biodiversité par un organisme international doté de pouvoirs afférents, etc. C’est évidemment un travail fort complexe et de longue haleine, car le changement ne peut venir d’un seul coup. C’est celui du siècle qui commence.


Louis Favreau est sociologue, CRDC

Rene Lachapelle est secrétaire exécutif du GESQ

Gérald Larose est président du GESQ

Yves Vaillancourt est politologue, LAREPPS

Bibliographie

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Des sites de référence en économie sociale

www.uqo.ca/observer
Site en économie sociale et en développement régional de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC) de l’Université du Québec en Outaouais. Multiples liens avec des sites dans ce champ d’étude et de recherche au Québec, au Canada et dans le monde. Nombreuses références, cahiers de recherche, ouvrages recommandés, monographies d’expériences, information sur des activités (séminaires, colloques...).

www.uqo.ca/ries2001
Site en développement international de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC) de l’Université du Québec en Outaouais. Multiples liens avec des sites dans ce champ d’étude et de recherche au Québec, au Canada et dans le monde. Nombreuses références, cahiers de recherche, ouvrages recommandés, monographies d’expériences, information sur des activités (séminaires, colloques, rencontres internationales...) au Québec et ailleurs dans le monde, notamment dans une perspective Nord-Sud.

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