Journal des Alternatives

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L’expérience cinématrographique contre l’oubli

Catherine Pappas, 30 novembre 2002

« Comment se peut-il qu’un personnage qui a autant marqué la scène politique et cinématographique de l’Argentine ait ainsi sombré dans l’oubli ? », demande Virna Molina, coauteur du documentaire Raymundo qui a été présenté, au mois de novembre dernier, dans le cadre des cinquièmes Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

En duo avec Ernesto Ardito, producteur et initiateur du projet, la jeune réalisatrice de 27 ans s’est plongée dans un travail laborieux de recherche afin de reconstituer la vie et l’œuvre du cinéaste argentin Raymundo Gleyzer.
Malgré les difficultés de la crise politique et économique que traverse l’Argentine et grâce, entre autres, à une bourse offerte par la Fondation québécoise Alter-Ciné, Raymundo est l’aboutissement d’un long processus : un an et demi de recherche ; plus de deux ans de montage. À temps perdu, les soirs après le travail.

Ce qui frappe à prime abord dans ce film, c’est sa rigueur documentaire et la virtuosité du montage. L’enchaînement chronologique de témoignages, d’archives visuelles et de séquences d’animation dévoilent une page oubliée de l’histoire de l’Amérique latine.

Tour à tour film intime, document historique et hommage d’outre-tombe, Raymundo est l’une de ses œuvres qui tentent de préserver la mémoire. Long-métrage documentaire, il met au jour les mécanismes de la montée au pouvoir des dictatures, de la résistance et des luttes de libération.

Un cinéma au service des laissés-pour-compte

Journaliste, photographe, caméraman et réalisateur, Raymundo était l’un des pionniers du « ciné de base », mouvement révolutionnaire créé en 1973. Branche cinématographique du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), ce groupe s’est consacré à la dénonciation des inégalités sociales et des injustices faites aux travailleurs, aux paysans, aux peuples indigènes et aux marginaux.

Caméra au poing, à partir des années 60, Raymundo sillonne l’Amérique latine pour faire entendre la voix des laissés-pour-compte du continent. Ses documentaires sont saisissants : La terre brûle ; Mexico, la révolution congelée ; N’oublions pas, ne pardonnons pas ; Ils me tuent si je travaille et si je ne travaille pas, ils me tuent. Dans tous les cas, c’est le processus d’exploitation, de sa prise de conscience et de la révolte qu’entraîne la répression, qui nous sont racontés.

En 1972, il signe une première fiction, Los Traidores (Les traîtres) où il dénonce la corruption d’un certain syndicalisme et montre les limites du péronisme en Argentine. « Qu’est-ce qui a changé ?, demande-t-il d’un ton accusateur. Ce sont les mêmes types de répressions que Lanusse [ancien dictateur argentin], les mêmes gens, la même police, les mêmes militaires. »

Ni tout à fait un métier ni un art, le cinéma représente pour lui un acte de foi politique.

D’une subjectivité pleinement assumée, son œuvre incarne mieux que tout autre cette conception de l’engagement dans le cinéma latino-américain. « Le cinéma, insistait-il, est une arme de contre-information et non pas une arme militaire. Un outil qui sert à offrir aux ouvriers une information plus juste. Là est la véritable valeur du cinéma. »

Le 24 mars 1976, un coup d’état militaire porte au pouvoir la junte dirigée par le général Videla, régime qui restera en place jusqu’en 1983.

Pendant ces « années de plomb », intellectuels, militants et artistes sont portés disparus ou forcés à prendre l’exil.

À 34 ans, Raymundo Gleyzer s’ajoute à la longue liste des victimes de cette dictature, responsable de l’emprisonnement et de la disparition de 30 000 personnes. Sa veuve, Juana Sapire, et son fils Diego s’exilent aux États-Unis.

Rescaper l’histoire contre l’oubli

« Il faut voir notre documentaire dans une perspective de continuité avec toute l’œuvre de Raymundo, explique Virna Molina. Il y a là un engagement politique très clair, même si la situation actuelle de l’Argentine est différente. Même si nos moyens ne sont plus les mêmes. Nous voulions montrer le portrait d’une société possédant une longue tradition de luttes et un haut niveau d’organisation politique et syndicale. »

La jeune cinéaste de Buenos Aires se dit ulcérée par cette amnésie collective dont souffre son pays : « Ce fut très difficile de retracer les archives de cette époque ; elles ont presque toutes été pillées. Outre quelques documents officiels non compromettants, il ne reste plus rien pour témoigner de ce qui s’est passé dans les années 70. »
Amnésie sélective et volontaire d’un peuple qui préfère occulter les dérives du passé. Comme pour entretenir la conviction largement partagée que les exactions de la junte se sont déroulées dans l’ombre, sans que personne n’en sache rien.

« Il est pourtant essentiel de connaître notre histoire, pour ne pas répéter les erreurs du passé », poursuit-elle timidement.

Car en Argentine, et c’est l’ironie du sort, plus on tente d’échapper au passé, plus il nous rattrape. L’effroyable dette extérieure qui s’est accumulée pendant les années de la dernière dictature, la corruption du régime de Carlos Menem (1989-1999) et les politiques d’ajustements structurels imposées par le Fonds monétaire international (FMI) ont fini par saigner le pays. Jadis grenier de l’Amérique latine, la moitié de sa population vit aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté. Voilà que Raymundo est un film d’une brûlante actualité.