Journal des Alternatives

L’empire et les deux Capitoles

Regard sur le rôle des Etats Unis d’Amérique dans le monde d’aujourd’hui

Bernard DREANO, 9 mai 2003

On peut observer l’action des Etats-Unis dans le monde de différent points de vue. La présente intervention n’a pas l’ambition de faire le tour de la question mais propose un certain regard, nourri des recherches d’amis comme Alain Joxe - en ce qui concerne la géostratégie -, Phillys Benis - en ce qui concerne la politique étrangère américaine - ou Mary Kaldor - en ce qui concerne les " nouvelles guerres " - (1) , mais aussi d’observations, sous divers angles de la planète, provenant des expériences militantes du Cedetim ou de réseau internationaux comme Helsinki Citizens’Assembly et d’autres ...(2)

C’est évidemment une banalité de constater que s’impose avec la fin de la guerre froide : l’hyperpuissance des Etats Unis par rapport à toute autre nation du monde. Et bien entendu, le puissant, quel qu’il soit, et ni plus ni moins qu’un autre quand il est américain, utilise sa puissance à plus ou moins bon escient et, quoi qu’il proclame, a tendance à régler son action sur le principe simple du " droit du plus fort ". Dans ces conditions la politique étrangère américaine a naturellement tendance à être impériale, mais parler de cet impérialisme n’est qu’une autre banalité si l’on n’est pas capable de comprendre comment, ici et maintenant, il se manifeste, au travers de quels mécanismes, avec quelles contradictions, etc.

La définition d’une attitude pour faire face à cet impérialisme ne saurait faire l’économie de l’analyse concrète d’une situation concrète. Ainsi par exemple l’intervention militaire des Etats Unis en Haïti en 1994 répondait évidemment aux intérêts des Américains, et devait être examinée, et éventuellement critiquée en conséquence. Elle s’inscrivait dans la continuité de multiples ingérences et interventions US au cours de l’histoire dans la malheureuse république Caraïbe, dont les effets n’ont guère été bénéfiques pour son peuple. Mais cette intervention là avait pour but de ramener au pouvoir le président légitime et de chasser une junte militaire honnie. Avant de la condamner par principe, et quoi qu’il ait pu se passer auparavant et depuis lors en Haïti, toute prise de position devait tenir compte de l’effet concret de cette intervention au moment ou elle se déroulait. Il en va de même aujourd’hui en ce qui concerne par exemple l’intervention de l’armée française en Côte d’Ivoire, " pré carré " de l’impérialisme français comme Haïti fait partie du " backyard " des Etats Unis, intervention où le devoir de critique et de vigilance s’impose, mais qui à l’heure où ces lignes sont écrites consiste cependant d’abord (et peut être pour le moment seulement ?) à empêcher une sanglante guerre ethnique.

Si les puissances ne sont jamais innocentes dans leurs motivations, leur culpabilité en matière de droits humains ne se juge, ni sur leurs intentions proclamées souvent hypocrites, ni sur leurs intentions réelles, souvent cachées (qu’il faut, bien sûr, analyser), mais sur la réalité des actes et les conséquences de ceux-ci.

Dans cet esprit, et pour éclairer notre propos, nous reviendrons donc sur trois conflits majeurs de ces dernières années, les guerres yougoslaves, l’Afghanistan et l’Irak et sur l’attitude des Etats-Unis dans ces théâtres d’opérations particuliers

Dans ces conflits, l’implication armée américaine est forte et prolongée. Leurs enjeux dépassent les intérêts locaux et participent de la situation géopolitique planétaire. Ces arbres ne doivent pourtant pas cacher la forêt, car, si décisif soient-ils, ils ne recouvrent pas l’ensemble du paysage des " nouvelles guerres " en cours aujourd’hui, cette quarantaine de conflits de l’Abkhasie au Cachemire et des Célèbes à la Sierra Leone, dans lesquels, le plus souvent, la présence américaine est secondaire ou indirecte. Ces grands et petits conflits se déroulent tous dans un même monde globalisé. Les causes de certains sont d’ailleurs largement liées à l’actuelle désorganisation du monde, d’autres sont plus anciens mais se sont reconfigurés dans le nouveau contexte.

Quel est donc ce contexte, brossé à grands traits ? Celui de la mondialisation et plus précisément de sa forme " globale " actuelle. Cette époque de la révolution informatique et biotechnologique est malheureusement aussi celle de la domination mondiale d’une oligarchie qui exerce son pouvoir à travers les sociétés transnationales et surtout le contrôle du capital financier. Ce pouvoir - appelons le " globalisme " - est légitimé par une idéologie néolibérale qui prône la dérégulation et provoque l’accroissement des inégalités. Il s’oppose donc aux forces de régulation et de redistribution, rôle joué plus ou moins mal jusque là par les Etats. Ce globalisme n’est évidemment pas un pouvoir centralisé et organisé mais un système complexe au cœur duquel l’appareil étatique des Etats-Unis joue le rôle d’une clé de voûte.

Comme le souligne Alain Joxe, " le globalisme détruit la fonction souveraine de protection en détruisant la souveraineté nationale, sans reconstruire une souveraineté internationale sous forme de protection globale . "(3)Ce globalisme provoque de la dislocation et de l’insécurité. Dans de nombreuses régions, cela prend une forme tragique, quand ces effets désagrégateurs rencontrent des fractures culturelles ou sociales, anciennes - venant de l’histoire - ou récentes - produit des évolutions économiques et politiques actuelles.

Trois conflits majeurs, à titre d’exemple

Revenons à ces conflits majeurs, Yougoslavie, Afghanistan, Irak, qui sont l’objet de nos travaux… On pourrait évidemment y ajouter Israël/Palestine, mais il est abondamment traité par d’autres dans cette conférence. Le cas yougoslave est moins étudié, même si Pedrag Matvejevic vient d’en parler de manière remarquable(4).

Examinons donc ces guerres, ou plutôt ce conflit unique, mais à épisodes, de la désintégration de l’ex-République Socialiste Fédérative de Yougoslavie, et de l’attitude américaine à son égard. Certains, dont moi-même, considèrent que la crise yougoslave commence dès le début des années 1980. Les causes de cette crise sont liées à des facteurs globaux (par exemple l’endettement du pays, la décadence du " socialisme réellement existant ", etc.), mais avant tout à des mécanismes politiques internes. Cette crise va devenir paroxystique en 1987-88 sans que les influences externes y jouent un rôle très important. Les puissances étrangères, essentiellement européennes, ne vont commencer à prendre la mesure du problème qu’à la veille de la guerre (1990), et réagir de manière inappropriée et contradictoire. De l’incapacité à faire respecter les accords de Brioni (été 1991, juste après le déclenchement des combats) jusqu’au massacre de Srebrenica (1995), les Européens, et principalement les Britanniques, les Français et les Allemands, vont tragiquement démontrer leur incapacité à faire face à la tragédie. Leur refus initial d’imposer une solution régionale fondée sur les droits individuels et collectifs des personnes et des peuples, leur complaisance envers les fauteurs de guerre (en premier lieu Milosevic et Tudjman), qui les ont empêchés de résoudre correctement la crise du Nord (Slovénie, Croatie, Bosnie), les empêcheront tout autant de résoudre ensuite correctement celle du Sud (Kosovo, Macédoine, Monténégro ). (5)

Pendant toute la première phase de la guerre (jusqu’en 1993), les Etats Unis demeurent en retrait. Certes, tel un " clignotant d’alerte ", ils ont accepté le déploiement de soldats au sein de la force de l’ONU qui surveille la frontière serbo-macédonienne, suggérant par là une certaine retenue au régime de Belgrade au Kosovo. C’est que le " versant sud " de la crise yougoslave les intéresse stratégiquement plus que son " versant nord ", vu ses effets potentiels sur la Grèce et surtout sur la Turquie. Ce n’est qu’une fois l’échec européen avéré, en 1993, que les Américains vont entrer en scène. Ils vont imposer à Tudjman la fin de son agression anti-bosniaque, chose que les Européens n’ont jamais voulu faire (accords de Washington en 1993). Surtout, ils vont imposer aux Européens leur leadership, leurs procédures, et les règles du jeu qui leur sont les plus favorables. C’est le sens de l’implication de l’OTAN, marginalisant l’ONU en Bosnie en 1994, méthode reprise au Kosovo en 1999. Les USA ne suggèrent pas une autre solution politique que celle proposée par les Européens (la pseudo-solution adoptée à Dayton, une partition sans résolution régionale du conflit, est celle que recherchent les Européens depuis 1992), mais démontrent qu’on ne peut y parvenir sans eux.

Au Kosovo, le maigre crédit européen s’est envolé après 1997 quand la stratégie non violente de Rugova s’est essouflée faute de résultats et quand le mouvement de la jeunesse albanaise sur l’éducation n’a pas trouvé d’écho. Et pourtant c’était le moment d’agir puisque le régime de Milosevic était ébranlé (élections municipales gagnées par l’opposition, mouvement des étudiants serbes). La méthode américaine va donc, dès l’automne 97, prévaloir, là encore non pour proposer une " solution " politique différente de celle des Européens mais pour imposer une manière d’y parvenir.

En d’autres termes, la Yougoslavie de la fin du XXe siècle n’est pas un théâtre dont les Américains auraient tiré les ficelles, mais, compte tenu de la gigantesque faillite européenne (faillite des gouvernements mais aussi faillites des forces progressistes), c’est pour eux une formidable opportunité d’imposer leur prééminence, tant vis à vis de leurs alliés ouest-européens que de leurs interlocuteurs russes.

La situation est différente en Afghanistan. Les Etats Unis ont été profondément impliqués dans la région depuis l’invasion soviétique de 1979 (et même un peu avant). Dans leur affrontement à l’URSS, ils se sont appuyés sur leur alliance régionale stratégique avec l’Arabie saoudite wahhabite et l’armée pakistanaise. Ils ont donc entériné sur le terrain les choix tactiques de leurs alliés saoudiens et pakistanais en soutenant prioritairement la faction de Golbuddin Hekmatyâr pendant le djihad antisoviétique. Une fois acquis l’objectif de la déroute soviétique, les Etats Unis ne se sont pas préoccupés de la reconstruction du pays (" nation-building "), laissant la main aux alliés pakistanais et saoudiens qui vont mettre en scène les talibans après l’échec d’Hekmatyâr lors de la guerre inter-moudjahidin qui suit la chute du régime prosoviétique.

Ce désengagement américain d’Afghanistan ne signifiait nullement un désintérêt des Etats Unis pour la grande région d’Asie centrale, importante non seulement pour ses hydrocarbures mais, plus encore peut être, pour sa position stratégique dans le contexte de la fin de l’URSS. Les Etats-Unis ont cherché à faire progresser leur influence dans la région tout en préservant une sorte de modus vivendi avec la Russie, et sans aucun doute l’adhésion des républiques d’Asie centrale au" Partenariat pour la paix " de l’OTAN et surtout l’accord OTAN-Russie de 1997 devaient, aux yeux des Américains, permettre de progresser en ce sens. Le 11 septembre 2001 leur a donné une formidable occasion d’accélérer le mouvement. La guerre anti-taliban et anti-Al Qaida a donc une double nature : une guerre de vengeance pour crédibiliser le shérif mondial défié chez lui, et une opportunité géopolitique à ne pas manquer.

Sur l’Irak, beaucoup a déjà été dit lors de nos débats. Je me contenterai de relever quelques points qui n’ont pas encore été soulignés.

Là aussi l’implication américaine est ancienne, même si elle ne passe pas par une alliance étroite comme celle conclue avec les Saoudiens et les militaires pakistanais. Le régime baasiste irakien n’a jamais été l’allié stratégique des Etats Unis, ni d’ailleurs son opposant stratégique. Ne tire-t-il pas son origine de la contre révolution de 1963-68 visant d’abord à combattre l’influence communiste considérable dans le pays ? En fait, on peut considérer dans les années 70 ce régime, de plus en plus dominé par Saddam Hussein, comme " doublement aligné ", client de Moscou et de Washington (et accessoirement des gaullistes en France). Un régime mercenaire en quelque sorte, qui va attaquer l’Iran de Khomeini en 1980, à la fois pour ses intérêts propres, pour la sauvegarde des princes de la péninsule arabique, et contre la révolution islamique, avec le consentement actif de Moscou, Paris et Washington. Dix ans et un million et demi de morts plus tard, c’est parce que ce mercenaire ne s’estimait pas avoir été payé qu’il s’est emparé du coffre-fort des émirs Al Saba au Koweit. Et c’est seulement depuis ce moment-là qu’il est considéré comme un danger " vital " et une tête à claque idéologique par les USA.

Loin de créer une dynamique de sécurité collective qui aurait été étouffante pour le dictateur irakien, la guerre d’usure menée par les Américains et les Britanniques et l’embargo qui l’accompagne ont consolidé le régime tout en plongeant le peuple dans la misère. Les Français, compte tenu de leurs objectifs proclamés, le " devoir d’ingérence " au profit des populations kurdes opprimées (mais pas chiites ?), et de leurs intérêts pétroliers moins fièrement proclamés, se sont dissociés de cette politique américano-britannique depuis 1996. Une politique qui a échoué dans ses offensives anti-Saddam internes (fiasco de la CIA en 1995) et externe (opération Desert Fox en 1996). Visiblement, l’administration Bush-le-Jeune a décidé, toujours dans le contexte de l’après-11 septembre, de passer de la guerre d’usure à la guerre totale. Je ne reviendrai pas sur le caractère juridiquement illégitime et politiquement catastrophique de cette attitude dont nous avons déjà abondamment parlé, mais je retiendrais la question : pourquoi la guerre maintenant ?

Nous venons en effet de survoler trois cas d’intervention militaire de l’hyperpuissance ; ils se sont déroulés dans des contextes particuliers, une implication américaine diverse et selon des modalités partiellement différentes, mais toujours pour le même objectif, assurer une primauté " impériale ".

La force doit trouver sa source dans la multiplication de la force

Mais de quel empire s’agit-il ?

Nous sommes réunis aujourd’hui au cœur de Rome, sur le Capitole. Peut on rêver de meilleur endroit pour réfléchir à l’Empire ! Les Romains établissaient la sécurité de leur empire en s’efforçant de porter la violence à l’extérieur du " limes ", chez les Barbares, et d’assurer à l’intérieur la Pax Romana. L’empire régi à partir d’un autre Capitole, celui de Washington, fonctionne différemment Les Américains s’efforcent aussi de porter la violence sur les " barbares ", mais comme l’empire global s’étend à l’échelle du monde, la " barbarie " est forcement intérieure. D’ailleurs l’empire global ne se soucie pas d’une paix offerte à tous ses sujets. Il n’y a pas de Pax Americana pour tout ceux qui font allégeance à l’empire, le proconsul ne va pas sérieusement prendre en charge l’Afghanistan comme jadis une province éloignée telle la Panonie ou la Numidie. L’empereur n’offre pas au vaincu une issue honorable qui lui permet de vivre dans l’empire. Ce privilège n’est accordé qu’à ceux qui font partie de l’oligarchie mondiale et à leurs affidés, les autres sont exclus, ils tombent dans les nouveaux " blancs sur les cartes " que décrit l’analyste américain Robert Kaplan(6). L’empire global est patricien, il a ses esclaves dans les " sweet shops " d’Asie ou d’Amérique latine et ses millions de " barbares " exclus. La république états-unienne n’a pas l’intention d’étendre sa citoyenneté dans toutes les provinces de l’empire comme l’avait fait Caracalla en 212 ap. JC (il est vrai en en excluant la majorité de la population, femmes et esclaves). Cet empire global est donc comme le décrit fort bien Alain Joxe, celui du chaos(7).

Cette attitude d’un empire qui ne veut pas être responsable de ses sujets est cohérente avec la nature même de l’oligarchie mondiale qu’il sert. L’empire n’impose pas le droit romain mais la dérégulation du marché. Il ne s’agit pas seulement d’affaiblir les Etats mais aussi l’instrument que ceux-ci se sont donné pour réguler le monde : les Nations Unies. Les USA se sont efforcés, dès avant la fin de la guerre froide de délégitimer le rôle de l’ONU en matière économique, sociale et culturelle. Si imparfaite soient-elles les agences internationales apparaissent comme des entraves à la loi dérégulatrice de l’empire, l’UNESCO a été la première attaquée dès 1984 et depuis tout est mis en œuvre pour réduire l’influence de l’Organisation internationale du travail, du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), de l’OMS (santé), de l’UNCTAD (industrie et commerce), de l’UNIDO (développement industriel), etc. A l’inverse, les institutions de Bretton Woods, le FMI et la Banque mondiale, sont placées en position centrale parce qu’elles sont contrôlées par les actionnaires (c’est-à-dire les Etats les plus riches) et non par l’ensemble des nations. L’Organisation mondiale du commerce, créée dans des conditions favorables à l’empire, s’efforce maintenant de supplanter toutes les autres instances internationales.

L’offensive contre l’ONU n’a pas concerné que ses agences mais aussi la structure centrale, vis-à-vis de laquelle les administrations Reagan et Bush-le-Vieux ont mené une véritable politique de déstabilisation (que Clinton n’a pas pu ou pas voulu inverser), en attaquant un appareil onusien " bureaucratique et inefficace " tout en l’empêchant de fonctionner : les cotisations impayées par les USA à l’ONU s’élevaient en 1995 à 1,8 milliard de dollars soit 60% du déficit global des Nations Unies !

Pourtant, en dehors d’une fraction importante du Parti Républicain, les dirigeants américains n’ont pas rejeté l’ONU. Ils ont au contraire accepté qu’avec avec la fin de la guerre froide, l’organisation joue un rôle renforcé dans le " maintien de la paix ". Une " militarisation " de l’ONU qui ne signifie en aucun cas son autonomisation : pas question de laisser l’ONU jouer son rôle dans la chasse gardée américaine du conflit du Proche Orient, pas question de mettre sous contrôle international des forces armées américaine qui n’interviendront que dans le cadre de mandats taillés aux mesures de Washington et non comme vulgaires casques bleus ! Comme l’a crûment dit Madeleine Albright en 1996, l’ONU doit être " un outil au service de la politique américaine "(8).

Pour les mêmes raisons, tout sera mis en œuvre pour que le rôle de l’instance suprême des Nations Unies, l’Assemblée générale, soit limité au profit du seul Conseil de sécurité. L’idée de grandes conférences thématiques des Nations unies qui vont se multiplier dans les années 90 n’avait pas trop perturbé les dirigeants américains. Certains d’entre eux voyaient même d’un bon œil l’émergence d’une société civile internationale qui commence à s’y affirmer avec le rôle des ONG manifeste dès le " sommet de la terre " de Rio en 1992. Mais la mobilisation citoyenne à l’occasion de ces conférences, que ce soit sur l’environnement, les femmes, les enfants, les droits de l’homme, etc. a eu des effets politiques très perturbants pour l’empire de la dérégulation. Et l’on a vu les USA s’opposer de plus en plus aux revendications de nombre d’Etats et d’ONG, tisser des alliances pour ce faire avec la Chine (sur les droits de l’homme), l’Arabie saoudite (comme d’habitude) ou le Vatican (sur les femmes et la famille), et exprimer une hostilité de plus en plus claire envers ce type de forum, jusqu’au dénigrement systématique du sommet antiraciste de Durban en 2001.

Ce refus de la construction d’un véritable droit international peut aussi être démontré par l’hostilité aux grands instruments internationaux de ce droit. La croisade de la droite américaine contre la Cour pénale internationale est connue. Elle reflète une tendance lourde : sur 22 grands traités internationaux relatifs au désarmement, à l’environnement ou aux droits humains, les USA n’en ont ratifié que 12, ce qui les met à égalité avec l’Iran, légèrement devant la Corée du Nord (10), derrière Cuba (15), loin derrière les membres de l’Union Européenne (21 ou 22).(9)

Nous avons dit que les Etats Unis constituaient la clé de voûte du système. Il s’agit moins de l’influence culturelle ou du poids économique que de la possession de l’attribut majeur d’un empire : la force armée.

Pendant la guerre froide, les Etats-Unis ont constitué une gigantesque puissance militaire de destruction massive (nucléaire) et d’intervention classique. Celle-ci était censée faire face à la gigantesque puissance de l’URSS et à ses capacités d’intervention. La fin de la guerre froide n’a pas signifié la fin de la course à la puissance. La force doit trouver sa source dans la multiplication de la force. Le Pentagone a fait, au milieu des années 90, sa " révolution des affaires militaires " (RMA), synthétisé à l’époque par exemple dans le document du chef d’état major, le général Shalikashvili " joint vision 2010 ". Cette RMA s’appuie sur trois concepts clés, " ISR " (information, observation, reconnaissance), " C3I " (commandement, communication, informatisation, intelligence) et PGM (munitions guidées de précisions). La posture militaire doit être celle de l’asymétrie totale (domination logistique et opérationnelle totale y compris vis-à-vis des alliés). Compte tenu de la persistance (au moins avant le 11 septembre) du syndrome du Vietnam, la guerre doit être " zéro mort "donc le plus possible à distance (morts américains cela va de soi, l’objectif demeure d’infliger le maximum de perte à l’adversaire).

Dans cette optique d’importants et nouveaux matériels sont à prévoir, en particulier pour assurer la miniaturisation, la fiabilité électronique des guidages, les écoutes, les drônes, etc... Mais que faire du matériel lourd conçu à l’époque du super ennemi soviétique, et qui demeure dans les chaînes de montages et les bureaux d’études des industriels : super bombardier furtif, système de défense anti-missile, etc.... Pour justifier de tels programmes, les " états-voyous " (Rogue States) sont bien utiles. L’Iran, la Corée du Nord et l’Irak ne constitue pas une menace stratégique contre les USA. Qu’a cela ne tienne, leur statut de super méchant permet de justifier des super armements ! A plus long terme, la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington permet d’identifier un futur super adversaire potentiel : la Chine.

Nous nous demandions pourquoi maintenant la guerre contre l’Irak, nous savions qu’il y avait une raison pétrolière, mais il y en a une autre, la justification d’un programme d’armement ! Evidemment, ce super armement n’est guère utile contre les cutters d’Al Qaida, mais ceci est une autre histoire... En tout cas, les USA, gendarmes du monde, sont prêts à intervenir, non pour assumer ce rôle de bons gendarmes défendant l’intérêt général face au chaos, mais pour garantir des intérêts particuliers. Intervenir oui, mais pas partout, et toujours en pouvant justifier de l’utilisation de tout ou partie de la panoplie de super puissance (le traumatisme du fiasco de 1993 en Somalie n’a pas disparu).

Alain Joxe(10)cite un article d’un officier d’état major dans une revue stratégique (Parameters 1997), le commandant Ralph Peters qui dit ingénument fort clairement ce que tout ceci signifie " Il n’y aura pas de paix. A tout moment, durant notre vie entière, il y aura de nombreux conflits, dans des formes mutantes, tout autour du monde. Les conflits violents feront les gros titres des journaux mais les luttes culturelles seront plus constantes et en définitive plus décisives. Le rôle de facto des forces armées américaines sera de maintenir le monde comme un lieu sûr pour notre économie et un espace ouvert à notre dynamisme culturel. Pour parvenir à ces fins nous ferons un bon paquet de massacres" (a good amount of killings ).

Dans ce contexte, les alliances, celles où les Etats Unis pilotent mais doivent tenir compte de leurs alliés, ne sont plus vraiment de mise. Les objectifs US force, le mode opératoire US, s’imposent à des coalitions dans lesquelles les " alliés " sont réduits aux utilités périphériques, à " la good governance des pouvoirs locaux " comme dit Alain Joxe. Les français s’en sont rendus compte à leur dépens, d’abord quand ils ont voulu en finir avec le monopole américain du commandement du flanc sud de l’OTAN en 1997, ensuite sur le terrain. Désapprouvant le mode opératoire américain sur la Yougoslavie en 1999, ils avaient placé un sous-marin devant le port de Bar au Monténégro pour entraver les bombardements de la petite république alors hostile à Milosevic. Quelques semaines plus tard, d’aucun s’étonnaient du fait que l’on ait mis les troupes françaises sur une route les empêchant d’entrer rapidement au Kosovo pour rejoindre leur place impartie de Mitrovica, de peur qu’elles ne prennent d’autres initiatives non conformes. La même mésaventure est arrivée aux mêmes troupes françaises qui sont restées bloquées pendant des jours devant un pont pour rentrer en Afghanistan pour occuper trop tôt la place qui leur avait été attribué à Mazâr-i-Sharif...

Les deux manières de gérer l’empire

Entre Bush-le-Vieux et Bush-le-Jeune Clinton a-t-il proposé une autre manière de gérer l’empire ? Existe-t-il des stratégies clairement différenciées au sein du pouvoir américain ? Sans doute, mais n’oublions jamais que les décisions politiques d’un Etat comme les USA sont le fruit d’équilibres complexes et mouvants. Les stratégies " pures " n’existent qu’en théorie.

On peut cependant distinguer deux approches qui, si elles ont toutes deux pour objectif d’affirmer et de perpétuer la domination américaine, le font de manière différente.

La première et celle de l’enlargement. Elle a été clairement exposée par le conseiller stratégique de Clinton, Antony Lake. Les idées de Francis Fukuyama sur la " fin de l’histoire " ont quelque chose à voir avec elle. L’enlargement c’est la suite du containment, la stratégie pour contenir le communisme pendant la guerre froide. L’URSS effondrée, il faut maintenant " élargir " l’espace libéral à la planète. Pour ce faire les Etats-Unis peuvent prendre en charge un peu de " responsabilité de la paix ". Les " Rogue States " sont bien des ennemis à abattre, mais moins parce qu’ils constitueraient des menaces globales que parce qu’ils entravent localement la marche triomphante du libéralisme éclairé. Cette politique se veut inclusive. Ainsi le processus de paix israélo-arabe et les accords d’Oslo sont vécus comme des moyens pour inclure l’ensemble du Moyen-Orient (d’où l’irritation de Clinton et Albright vis-à-vis d’Arafat qui refusait de brader les intérêts nationaux élémentaires de son peuple pour ce grand dessein libéral). La " politique du soleil "de Kim Dae-jung, de rapprochement des deux Corée est soutenue comme moyen d’entraîner la Chine dans ce monde meilleur, etc.

La seconde est celle de la crusade., la croisade. Elle cherche sa légitimité dans la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington. Elle prolonge le roll back, le refoulement prôné contre les communistes par les faucons de la guerre froide. Elle propose des objectifs beaucoup plus favorables au lobby militaro-industriel que l’enlargement. Et comme le disait le président Eisenhower lors de son discours d’adieu le 17 janvier 1961 " Dans les instances gouvernementales, nous devons nous prémunir du développement d’influences injustifiées, voulues ou non, du complexe militaro-industriel... Nous ne devons pas laisser le poids d’une telle coalition mettre en danger nos libertés et nos procédures démocratiques "(11).

Eisenhower parlait à Kennedy la veille de la plus grande course aux armements que le monde ait connue. Clinton n’a pas jugé utile d’adresser pareille mise en garde à Bush-le-Jeune. Mais maintenant le lobby est au pouvoir... Même si il y avait déjà de la " croisade " dans la politique américaine du temps de Clinton, et même si il y encore un peu d’enlargement du coté de Colin Powell.

Les Etats Unis exercent donc sans vergogne leur " droit du plus fort ". Plus grave sans doute, souligne Alain Joxe, on en vient à trouver " le non droit du plus faible " normal ! Rétablir l’idée même de droit dans les affaires internationale est donc une urgence. Pour cela, il n’est pas indifférent de comprendre par quel mécanisme l’esprit de la " croisade " l’a emporté sur celui de l’enlargement, comment il trouve des alliés en Europe, chez Blair et Berlusconi.

La lutte contre la " croisade " est l’extrême urgence d’aujourd’hui. Mais plus profondément, pour résister aux formes, même moins brutales, de l’hégémonisme américain, les mouvements de citoyens qui se développent dans le monde doivent s’attacher à deux tâches essentielles. D’abord mieux comprendre " l’empire du chaos " et la réalité des nouvelles guerres à laquelle on ne fera pas face en se contentant de démoniser les Etats Unis. Ensuite construire des contrepoids face à l’hyperpuissance. Pour nous européens, cela signifie certainement une autre ambition que celle dont a fait preuve jusqu’alors notre Union Européenne.


1. Alain Joxe , L’empire du chaos, les républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide La Découverte, Paris 2002 ; Phyllis Bennis : Calling the Shots, how Washington Dominates to Day UN Olive Brand Press, New York 2000, Mary Kaldor, New and Old Wars, Organized Violence in a Global Era, Polity Press, Cambridge 1999.

2. Le Centre d’études et d’initiative sur la solidarité internationale (CEDETIM), actif depuis les années 1960 ; le réseau Helsinki Citizens’ Assembly, créé à Prague en 1990 et présent notamment dans les zones de conflits (Balkans, Caucase...), il est représenté en France par l’Assemblée européenne des citoyens.

3. Alain Joxe ; L’Empire...,op. cit.

4. Lors de la session du tribunal Pedrag Matvejevicest intervenu sur " le discours du désastre ". Sur Pedrag Matvejevitc, cf notamment : Le Monde " ex ", Fayard, Paris 1996.

5. Les européens sont parvenus à empêcher le développement de la guerre albano-slave en Macédoine et à proposer une refonte des liens entre Serbie et Monténégro, et l’approche régionale vers une paix juste durable, a été enfin esquissée dans le pacte de stabilité de l’Europe du Sud-Est en 1998, mais les Balkans sont passés de mode et la volonté politique européenne de le mettre en œuvre demeure limitée.

6. Robert D. Kaplan : The Coming Anarchy, Vintage Book, New York, 2000.

7. Alain Joxe : L’Empire..., op. cit.

8. Phyllis Bennis : Calling..., op. cit p.245.

9. Par exemple les Américains n’ont pas signé ou ratifié le protocole de Kyoto sur l’effet de serre ou la convention de Bâle sur les déchets, les protocoles additionnels aux conventions de Genève sur les crimes de guerre, la convention sur le statut des réfugiés, etc. cf. Global Civil Society Yearbook 2001, annexe R11, Oxford University Press, Londres 2001

10. Alain Joxe : L’empire ..., op.cit. p136
11. Cité par Tariq Ali, the Clash of Fundamentalism, p. 256, Verso, Londres - New York 2002