Journal des Alternatives

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Guerre civile en Côte d’Ivoire

L’éléphant d’Afrique s’effondre

Moussa TCHANGARI, 1er février 2003

En septembre dernier, le paysage politique de la Côte d’Ivoire a basculé. S’il est vrai que la guerre civile qui sévit traduit le déficit démocratique de ce pays, autrefois considéré comme l’un des plus stables de l’Afrique de l’Ouest, ce conflit expose au grand jour la crise d’un modèle économique de développement révolu.

Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, la Côte d’Ivoire a basculé dans la guerre totale, avec l’attaque simultanée des casernes de l’armée et de la gendarmerie implantées dans les villes d’Abidjan et de Bouaké par des éléments armés en instance de démobilisation, qui ont très vite pris le contrôle de la plupart des localités du Nord et de l’Ouest du pays. Les affrontements entre les forces loyalistes et les assaillants ont fait un nombre impressionnant de victimes. De source officielle, on avance pour la seule journée du 19 septembre, le chiffre de 400 morts, au nombre desquels le général Robert Guei, auteur du coup d’état militaire de noël 1999, et Emile Boga Doudou, ministre de l’intérieur de Laurent Gbagbo. En visite en Italie, le Président ivoirien rentre à Abidjan et déclare que son pays est victime d’une agression terroriste commanditée de l’extérieur. La plupart des médias abidjanais, notamment ceux proches du régime en place, se déchaînent contre les ressortissants de certains pays ouest-africains ; ils reprennent à leur compte les accusations portées par le Président Gbagbo, en précisant que les commanditaires ne sont autres que le Burkina Faso et le Liberia. La suite est connue : violences contre les étrangers, déplacement de populations, nettoyage des bidonvilles, montée du tribalisme, etc. L’intervention de forces étrangères, dont des GI’s américains, qui interviennent pour la première fois dans le pré carré français, donne un caractère international au conflit.

Quatre (4) mois après ces événements, le Président Laurent Gbagbo, qui pensait pouvoir maîtriser rapidement la situation, n’a réussi qu’à la compliquer ; car, ses discours guerriers ont été interprétés par les populations comme une invite à la violence contre les étrangers, en particulier les ressortissants des pays accusés d’être à l’origine du conflit. La fracture entre le Nord et le Sud, déjà très profonde du fait des querelles autour de la question de l’Ivoirité, s’est creuse davantage ; et la Côte d’Ivoire, qui faisait figure de pays le plus stable de l’Afrique de l’Ouest, se retrouve dans une situation de partition de fait. Les parties Nord et Ouest, passées sous le contrôle respectivement du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), du Mouvement patriotique ivoirien du grand ouest (MPIGO) et du Mouvement pour la paix et la justice (MJP), sont pratiquement en sécession ; et le gouvernement central, visiblement confiné dans la partie Sud, peine à se maintenir au pouvoir, malgré l’appui des mercenaires étrangers et de l’armée française. A l’heure où se poursuivent les négociations de paix à Marcoussis, dans la banlieue parisienne, sous la houlette du gouvernement français, la survie du régime ivoirien ne dépend plus que des troupes françaises, manifestement décidées à empêcher aux combattants du MPCI et du MPIGO, maîtres de la majeure du pays, de marcher sur Abidjan. L’armée ivoirienne, sous-équipée, ne pouvant pas s’opposer aux rebelles.
Après une longue période d’hésitations et de tergiversations, les autorités françaises semblent aujourd’hui décidées à imposer une solution négociée à la crise ivoirienne ; car, cette guerre risque de mettre en péril les intérêts français dans toute l’Afrique de l’Ouest.

La Côte d’Ivoire est, en effet, le premier partenaire commercial de la France en zone franc ; elle est le troisième en Afrique subsaharienne, après l’Afrique du Sud et le Nigeria. Selon les chiffres officiels du ministère français des affaires étrangères, les intérêts français représentent à peu près 27% du capital social des entreprises ivoiriennes. Quelques 240 filiales et 600 sociétés appartenant à des Français, sont installées en Côte d’Ivoire et détiennent le 1/3 du stock des investissements, et 68% des investissements directs étrangers. Les exportations ivoiriennes vers la France représentent 4,50 milliards de francs français ; tandis que les importations en provenance de France représentent quelques 5,58 milliards de francs français. Outre ces intérêts économiques connus, il faut signaler également que plus de 16 980 citoyens français (chiffre officiel) vivent en Côte d’Ivoire, qui a toujours été la tête de pont de la politique française en Afrique de l’Ouest. Systématiquement aligné sur les positions françaises, le Président Houphouet s’est illustré par sa farouche opposition à toute initiative visant l’unité du continent africain, son soutien à la sécession biafraise au Nigeria, sa complaisance vis-à-vis du régime de l’apartheid, etc. Véritable agent de l’impérialisme français, il était également le parrain de tous les régimes corrompus du pré carré, notamment ceux des pays membres du Conseil de l’Entente, qui regroupe la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo, le Niger et le Burkina Faso.

En dépit de l’importance des intérêts en jeu dans ce pays, les autorités françaises ont, sans doute par calculs, regardé la Côte d’Ivoire plonger dans un cycle de violences politiques, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est venu ternir à jamais son image de havre de paix et de stabilité. Ce cycle de violences est né d’une part, de la crise de la transition vers un régime démocratique, ouverte par la disparition du "Père de l’indépendance", le Président Félix Houphouet Boigny, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant plus de 30 ans ; et d’autre part, de la mise en œuvre des politiques néo-libérales d’ajustement structurel, qui se sont soldées par une libéralisation totale de l’économie, dont les conséquences se sont fait ressentir durement sur le plan social. Les problèmes économiques du pays ont, dans une très large mesure, contribué à aggraver ceux liés à la transition vers la démocratie ; car, les dérives identitaires observées ces dernières années, et qui se sont cristallisées autour du concept de l’Ivoirité (principe constitutionnel selon lequel tout candidat à l’élection présidentielle doit prouver qu’il est né de père et de mère ivoiriens et eux-mêmes issus de parents ivoiriens), apparaissent comme l’expression d’une désorientation politique liée à l’acuité de la crise sociale née de plusieurs années d’ajustement structurel.

Sous la houlette du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, les autorités ivoiriennes ont réduit les dépenses sociales de l’Etat, privatisé des pans entiers des entreprises publiques et supprimé les subventions à l’agriculture. Dans la même lancée, elles ont tiré une croix sur le système de prix garantis mis en place par la caisse de stabilisation des prix agricoles, dont la vocation première est de protéger les producteurs ivoiriens contre les spéculateurs et les fluctuations sur le marché. Ces mesures ont eu pour conséquences la paupérisation des masses populaires, la montée du chômage, la déliquescence des services publics, notamment la santé et l’éducation, l’insécurité, la généralisation de la corruption, et pour couronner le tout, la fragmentation de la société ivoirienne, où les replis identitaires sont alimentés par un instinct vivace de conservation face à l’ampleur de la crise sociale. Dans l’appréciation de la crise en cours en Côte d’Ivoire, où il semble être de bon ton de stigmatiser les relents "tribalistes" des élites engagées dans la compétition pour le pouvoir, les conséquences des mesures d’ajustement structurel sont, malheureusement, passées sous silence par les médias. Pourtant, les problèmes de ce pays sont, avant tout, d’ordre économique.

Selon les chiffres du Fonds monétaire international, la dette extérieure de la Côte d’Ivoire s’élève à quelques 15,8 milliards de dollars US en l’an 2000 ; et l’encours de sa dette publique totale, rapporté au produit intérieur brut (PIB) nominal, atteint les 117,2% en 2001. Entre 1999 et 2001, le PIB du pays a chuté de 11,2 milliards de dollars US à 9,2 milliards, du fait de l’effondrement des cours des matières premières agricoles, de l’absence de soutiens financiers internationaux et surtout du ralentissement de la consommation intérieure lié à l’appauvrissement grandissant de la population. La Banque mondiale indique que le prix du kilogramme de cacao, principal produit à l’exportation du pays, est passé de 2,40 euros en 1970 à 1,11 euro en 2001 ; tandis que ceux du café arabica et du café robusta sont tombés, respectivement, de 4,19 euros à 1,42, et de 3,50 euros à 63 centimes. Le prix du coton a chuté de 2,25 euros à 1,09.

A l’évidence, la crise en Côte d’Ivoire est une des conséquences prévisibles des choix économiques opérés par ses dirigeants depuis l’indépendance du pays ; car, si les problèmes liés à la transition vers la démocratie sont bien réels, ceux engendrés par l’extraversion de l’économie du pays ne le sont pas moins. En effet, l’économie ivoirienne est fondée essentiellement sur l’exportation des matières premières agricoles (cacao, café, bois, coton, hévéa, banane, etc.) ; elle est par conséquent, tournée vers l’extérieur et fortement dépendante des fluctuations des cours sur le marché mondial. De plus, à la faveur des mesures de libéralisation dictées par les institutions de Bretton Woods, des multinationales étrangères ont pris le contrôle des secteurs productifs du pays, substituant des monopoles privés aux monopoles étatiques. En Côte d’Ivoire, ces multinationales sont présentes, y compris dans le domaine de l’exportation des matières premières, où elles imposent leurs prix aux petits producteurs, dont les revenus ne font que s’effondrer. Le fameux éléphant de l’Afrique de l’Ouest est donc un mammifère qui ne peut marcher sur ses propres pieds ; et le miracle ivoirien, si souvent célébré comme un bel exemple de réussite, ne profite guère aux Ivoiriens eux-mêmes.

Après avoir été abreuvés de beaux discours sur la réussite économique de leur pays, les Ivoiriens ont découvert l’envers de la médaille dès le début des années 1990 ; car, ils se sont rendu compte que le miracle ne profite qu’à ceux qui le chantent, c’est-à-dire les dirigeants ivoiriens qui s’enrichissent sur le dos du contribuable, et les multinationales qui transfèrent allègrement leurs profits, laissant le pays crouler sous le poids d’une dette extérieure particulièrement lourde, que l’Etat ne peut rembourser qu’en opérant des coupes drastiques sur les budgets sociaux. Dans le conflit actuel, ce que la plupart des Ivoiriens ne semblent pas avoir compris encore, c’est la supercherie et l’imposture du discours de certains acteurs tendant d’une part, à faire des " étrangers " les boucs émissaires d’une crise dont ils sont eux aussi victimes, et d’autre part à faire l’impasse sur les raisons de la débâcle économique et du désastre social que vivent les citoyens ordinaires. Sur ce chapitre, on peut affirmer que la plus grande prouesse des différents dirigeants du pays, qu’il s’agisse de Henri Konan Bédié, de Robert Guei ou de Laurent Gbagbo, aura été d’imposer au peuple ivoirien M. Alassane Ouattara, artisan des réformes néo-libérales sous le régime du Président Houphouet Boigny, comme la figure emblématique d’un mécontentement populaire suscité, en grande partie, par les mesures draconiennes dictées par une institution, le Fonds monétaire international (FMI), dont il fut Directeur général adjoint.

Moussa Tchangari, correspondant à Niamey, journal Alternatives


L’auteur est également le directeur de l’hebdomadaire nigérien d’opposition Alternative.