Journal des Alternatives

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L’éthanol au Québec et au Canada

L’avenir n’est plus ce qu’il était

Deuxième de deux articles

Benoîte Labrosse, 1er juin 2007

D’ici 2010, toutes les essences canadiennes devront contenir en moyenne cinq pour cent d’éthanol. Autrement dit, la consommation annuelle sera multipliée par dix, pour atteindre 2,5 milliards de litres. Est-ce vraiment une bonne nouvelle ?

Apparemment, la cause est entendue. Au Canada, le secteur des transports est responsable de plus de 27 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES). Or, selon des estimations du ministère des Ressources naturelles, l’éthanol générerait jusqu’à 40 % moins de GES que l’essence à laquelle on le mélange. En conséquence, remplacer l’essence par de l’éthanol semble tout à fait logique. Vu sous cet angle, l’éthanol ressemble à une solution inespérée, presque à une bouée de sauvetage.

Mais tout n’est pas si simple. Car le Canada ne dispose pas encore d’une grande capacité de production. L’an dernier, en 2006, la production canadienne n’atteignait que 250 millions de litres par an, soit à peine 10 % de l’objectif fixé pour 2010. Pour l’instant, presque tout l’éthanol canadien est extrait du maïs ou du blé, dans les cinq usines de la compagnie Ethanol Greenfield. Et on le retrouve dans plus d’un millier de stations-service.

À travers tout le Canada, l’engouement pour l’éthanol ne connaît pas de limite. Au point de devenir suspect. Le gouvernement ontarien a pris les devants, en exigeant une teneur moyenne en éthanol d’au moins 5 % (E5) dans l’essence vendue dans la province depuis le 1er janvier. De son côté, la Colombie Britannique offre actuellement une exemption de la taxe routière pour l’essence contenant 85 % d’éthanol (E85). Apparemment, il importe peu que seule une flotte de près d’un millier de véhicules gouvernementaux possède des moteurs adaptés à ce mélange, et que la seule station-service canadienne qui en distribue soit située à Ottawa. Trouvez l’erreur !

Plus près de nous, le gouvernement québécois a présenté au printemps dernier une politique énergétique qui propose d’exiger une teneur moyenne de 5% d’éthanol dans l’essence pour 2012. L’objectif est ambitieux, pour ne pas dire téméraire. Il suppose la distillation d’au moins 450 millions de litres d’éthanol par année dans une province qui n’en produisait pas une goutte jusqu’à tout récemment.

La première usine québécoise, construite au coût de 109 millions de dollars, a récemment été inaugurée à Varennes. Elle produira annuellement 120 millions de litres d’éthanol à partir de 300 000 tonnes de maïs grain, dont le deux tiers est fourni par Pro-Ethanol, une entreprise qui regroupe quelque 500 producteurs commerciaux québécois. Les optimistes vous diront que son entrée en fonction a fait bondir à près de 400 millions de litres la production annuelle d’éthanol au Canada. Les pessimistes vous diront que le pays devra en produire (ou en dénicher) deux milliards de litres supplémentaires d’ici 2010 pour atteindre ses objectifs...

Effets secondaires de l’éthanol : qui croire ?

Et c’est là que les choses se compliquent. L’une des inquiétudes suscitées par la production d’éthanol de maïs concerne justement la quantité de terres cultivables qui seront mobilisées pour sa production. Assistera-t-on à une augmentation incontrôlée des surfaces cultivables allouées à la production du maïs ? Le directeur général de la Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec, Benoît Legault, confiait récemment à La Presse qu’« au Québec, la culture des épis devrait occuper de 5 % à 10 % plus de terres arables que l’an dernier ».

Évidemment, le son de cloche est bien différent à l’usine de Varennes. « L’usine utilise 10 % de la production québécoise, dont une partie est de toute façon déjà exportée. On n’a pas besoin de plus de culture », explique Jean Roberge, le directeur des nouvelles installations de Varennes. Il assure que le maïs grain utilisé à Varennes ne sert pas à la consommation humaine, mais bien à la production de moulée pour les animaux. De plus, la portion du maïs qui ne fermente pas, soit environ 30 %, est revendue aux agriculteurs sous le nom de drêche de distillerie. L’usine prévoit en remettre 100 000 tonnes par an sur le marché.

Éric Darier, responsable de la campagne OGM de Greenpeace Canada, met en garde contre cette vision rassurante des choses. Il invite le Québec à observer ce qui s’est passé en Ontario, la province voisine. « [Dans un premier temps] L’usine devrait en effet servir à passer le surplus des agriculteurs. Sauf qu’en Ontario, le principe était le même et que maintenant, la moitié du maïs utilisé dans les usines provient des États-Unis. » L’importation d’éthanol serait d’ailleurs inévitable pour atteindre les objectifs gouvernementaux, si l’on en croit Camil Lagacé, PDG du Conseil québécois du biodiesel.

« C’est sûr et certain que l’on n’atteint pas l’objectif E5 avec l’usine de Varenne, explique M. Lagacé. Il va vite falloir ouvrir d’autres usines ou importer de l’éthanol ontarien ou américain. » À l’heure actuelle, le Québec importe déjà de petites quantités d’éthanol brésilien et étasunien, contribuant ainsi à y accentuer la compétition avec la culture alimentaire, l’épuisement des sols, la déforestation et autres effets négatifs de cette production.

Reste que l’éthanol peut être produit à partir n’importe quelle ressource biologique convertissable en sucre. Le maïs grain n’a été préféré aux autres produits que pour sa grande disponibilité et son coût abordable. Ajoutons à cette liste de qualités le fait que son cours soit contrôlé en bourse et qu’il se révèle assez facile à transformer. Selon deux professeurs d’économie de l’Université du Minnesota, C. Ford Runge et Benjamin Senauer, « l’industrie des biocarburants a longtemps été dominée non par les forces du marché, mais par les politiques et les intérêts de quelques grandes compagnies ». Leur étude How Biofuels Could Starve the Poor, publiée dans le plus récent numéro de la revue de politique internationale Foreign Affairs, fait également état d’une « biocarburantmania » créée par les fortes pressions spéculatives que subissent le marché du maïs et de la canne à sucre. « Les prix augmentent parce que de nombreux acheteurs pensent qu’ils vont augmenter », estiment les chercheurs.

Comme par hasard, l’entreprise alimentaire Maple Leaf annonçait en février dernier à la Presse canadienne que « l’augmentation du coût du blé et du maïs, provoquée par la hausse de la demande pour l’éthanol, pourrait l’obliger à abolir des postes et à augmenter ses prix, notamment pour la viande, les aliments pour animaux et les produits de boulangerie ».

Depuis peu, les vertus écologiques de l’éthanol sont également remises en cause. Le chercheur Mark Jacobson, de l’Université Stanford, écrivait dans la revue Environmental Science & Technology, en avril dernier, « qu’un mélange d’essence avec une concentration élevée d’éthanol présente un risque égal, voire plus grand, pour la santé publique que l’essence seule ». Ses analyses montrent que l’utilisation de E85 entraînerait une forte augmentation de l’ozone, un des éléments responsables de la formation du smog. Le tout conduirait à « l’augmentation des cas d’asthme, à un affaiblissement du système immunitaire et à d’autres problèmes de santé ».

L’efficacité énergétique réelle de l’éthanol est aussi contestée. Plusieurs chercheurs soutiennent que l’éthanol de maïs nécessite plus d’énergie à produire qu’il n’en fournit. Jean Roberge, de l’usine de Varennes, rectifie le tir. « On en est à une unité d’énergie utilisée pour 2,4 unités produites. Le pétrole est loin de là. » Il reproche entre autres à ses détracteurs, Greenpeace en tête, de se référer surtout aux études du professeur David Pimentel, qui date selon lui « des années 1980 ». « Moi je vais voir les compteurs dans mon usine, je ne vais pas sur Internet pour chercher mes informations. »

Nouvelles technologies à l’horizon

Il y a malgré tout au moins un point sur lequel les chantres de l’éthanol et leurs détracteurs s’entendent : l’utilisation de maïs grain est un choix purement économique. « Le maïs n’est pas la meilleure façon de produire de l’éthanol, mais il faut commencer quelque part ! », résume clairement Camil Lagacé. À l’heure actuelle, une foule de technologies de conversion, dites de deuxième génération, sont étudiées dans le but de mettre au point un processus au meilleur rendement énergétique et écologique possible.

La voie la plus prometteuse semble être l’éthanol cellulosique, c’est-à-dire produit à partir de biomasse lignocellulosique (bois, herbe, tiges, feuilles, etc.). La disponibilité des matières premières, tels les déchets forestiers et agricoles et les graminées sauvages, est énorme. De plus, leur coût est plutôt bas et leur combustion ne produit presque pas de carbone. Et comme elles sont non comestibles, ces matières n’entrent aucunement en compétition avec l’alimentation humaine. Selon le Centre de la technologie de l’énergie affilié au ministère des Ressources naturelles du Canada, on retrouvait en 2002 « suffisamment de résidus de bois dans la seule province de la Colombie-Britannique pour remplacer la moitié de l’essence consommée au Canada par de l’E10 » !

Messieurs Lagacé et Roberge s’entendent pour dire qu’une usine d’éthanol cellulosique sera implantée au Québec d’ici environ cinq ans, probablement accompagnée d’une seconde distillerie au maïs. Mais les professeurs Runge et Senauer ne sont pas d’accord avec cette estimation. À leur avis, « les difficultés logistiques et les coûts de conversion de la cellulose en carburant, combinés avec les subventions et les politiques qui favorisent présentement l’usage du maïs et du soya rendent irréaliste l’espoir que l’éthanol cellulosique devienne une solution viable au cours de la prochaine décennie ».

Dans ces conditions, on se demandera peut-être pourquoi l’implantation de l’éthanol ne soulève pas de plus grandes objections. Les experts vous répondront que l’absence d’études d’envergure et de données spécifiques sur les impacts de l’éthanol dans le « plus meilleur pays du monde » y est peut-être pour quelque chose ?