Journal des Alternatives

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Guinée

L’automne du patriarche

Moussa TCHANGARI, 2 mars 2007

Après 23 années de règne sans partage sur la Guinée, le général-président Lansana Conté affronte la plus importante crise politique de l’histoire du pays. L’enjeu dépasse largement les frontières du petit pays de huit millions d’habitants.

Depuis environ deux mois, le mot d’ordre de grève générale lancé par les syndicats a créé une véritable situation insurrectionnelle dans tout le pays. Mais, le vieux dictateur, malade depuis longtemps et isolé sur le plan diplomatique, n’est pas prêt à abandonner le pouvoir. Comme à ses habitudes, Conté semble miser sur la force et sur l’usure pour venir à bout de la révolte populaire. Sauf que, cette fois-ci, malgré l’ampleur de la répression, qui a fait plus de 100 morts et des centaines de blessés, les forces démocratiques guinéennes (syndicats, organisations de la société civile et partis politiques) sont déterminées à arracher des concessions substantielles.

Si l’on s’en tient aux déclarations officielles, on peut ajouter également que, pour la première fois depuis qu’il est au pouvoir, le général Lansana Conté court le risque d’être lâché par ses traditionnels alliés extérieurs. À ce chapitre, il convient de noter que les chefs d’État africains, réunis à Cannes autour du président français Jacques Chirac, « ont condamné les violences et se sont émus du grand nombre de victimes innocentes ». Bien que timorée, cette prise de position a créé la surprise au sein de l’opinion africaine. Elle démontre que les amis de Conté - y compris le président français, qui l’a toujours soutenu - sont conscients que sa cause est désormais indéfendable, du moins ouvertement.

À l’heure actuelle, seuls deux chefs d’État (Ellen J. Sirleaf du Libéria et Ahmed Tejan Kaba de Sierra Leone) semblent vouloir l’aider à s’en sortir. Non pas d’ailleurs parce qu’ils pensent que la position du dictateur guinéen soit défendable. C’est surtout qu’ils craignent de voir se rallumer dans la région du fleuve Mano un foyer de conflits armés. En effet, la stabilité demeure précaire dans cette région de l’Afrique de l’Ouest, devenue l’arc des guerres civiles les plus meurtrières, sur fond de pillage de ressources naturelles. La crainte de voir la crise s’étendre semble d’ailleurs partagée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Au point où cette dernière, actuellement présidée par le chef de l’État burkinabé, Blaise Compaoré, pourtant « ennemi » de Lansana Conté, tente aussi de s’impliquer dans la recherche d’une solution à la crise guinéenne.

Plusieurs observateurs doutent déjà que les efforts de médiation de la CEDEAO aboutissent à un compromis, tout comme d’ailleurs ceux déployés par les autorités religieuses guinéennes. Le général Conté, qui a tardé à nommer un premier ministre consensuel, comme prévu par les accords qu’il a signés avec les syndicats, pourrait être tenté de prolonger l’état de siège. Cette décision marquerait certainement le début d’une nouvelle escalade de violences, dont l’issue sera déterminante. Autant pour les forces démocratiques que pour le régime en place.

Des revendications modestes

À travers la crise sociopolitique actuelle, qui a débuté en réalité avec une grève générale d’avril 2006, il apparaît clairement que l’enjeu pour les syndicats et l’opposition politique demeure la conquête de la démocratie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le général-président et son entourage n’entendent point reculer devant la fronde populaire. Tout cela même si la revendication des forces démocratiques, à savoir la nomination d’un premier ministre consensuel, semblait bien modeste. En fait, cette revendication rappellait à beaucoup les pressions des institutions financières internationales ayant abouti à la nomination, en 1996, de M. Sidiya Touré au poste de premier ministre.

Aujourd’hui, en tardant à accordant aux syndicats et aux partis de l’opposition ce qu’il avait jadis accordé aux institutions financières internationales -et récemment promis à l’Union européenne pour bénéficier de son assistance financière - le général Conté ne cherchait qu’à préserver les intérêts des membres de son clan. De 1984 à ce jour, ces derniers se sont sauvagement enrichis au détriment des populations, après avoir écrasé par la force toute velléité de contestation politique. Avec la complicité active des institutions financières internationales, notamment du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, la Guinée a été mise à genoux. À croire qu’on voulait faire payer au vaillant peuple de ce pays son choix, en 1958, de sortir de l’empire colonial français.

En effet, la Guinée fut le seul pays d’Afrique occidentale française à opter courageusement pour l’indépendance immédiate, lors du référendum de 1958 organisé par le général De Gaulle. Le président Ahmed Sekou Touré, premier chef d’État guinéen, choisit également d’instaurer un système socialiste qui, malheureusement, tourna vite en dictature sanglante. Le coup d’État du général Lansana Conté, quelques semaines seulement après la mort de Sékou Touré, en 1984, avait créé l’espoir d’une décrispation politique. Hélas, le général Conté n’a pas tardé à décevoir ses compatriotes en piétinant les libertés et en adoptant des mesures d’austérité économique d’une ampleur exceptionnelle.

En l’espace de quelques années, le programme « d’ajustement structurel » dicté par la Banque mondiale et le FMI s’est soldé par la privatisation des entreprises publiques, le licenciement de milliers de travailleurs, la réduction des dépenses sociales et l’érosion totale des revenus des classes laborieuses. Selon des statistiques officielles publiées sur le site du gouvernement guinéen, entre 1984 et 1988, plus de 12 000 fonctionnaires ont perdu leur emploi, le nombre des entreprises publiques est passé de 180 à moins d’une dizaine et les activités économiques ont été entièrement libéralisées, avec notamment la suppression du contrôle des prix et des subventions directes.

Conséquemment, la pauvreté s’est installée au sein d’une population qui n’arrive même plus à accéder aux biens de consommation courants. Et la corruption a explosé dans tous les secteurs d’activités. Alors que le pays regorge de ressources naturelles (bauxite, or, diamant, eau, etc.), exploitées à la guise des compagnies étrangères, les revenus des travailleurs ont chuté au point où le salaire minimum ne permet même plus d’acheter un sac de riz. Les services publics (eau, électricité, santé, transport, etc.) apparaissent dans un état de déliquescence totale. À Conakry, la capitale, les délestages d’électricité et les pénuries d’eau se sont généralisés au point où ils n’épargnent plus que les quartiers autour du palais du président Lansana Conté.

Voilà qui explique un peu la colère des Guinéens, en particulier celle de leurs magistrats, qui ont été les premiers à protester contre l’intrusion du chef de l’État dans les affaires judiciaires. Cette colère légitime a été déclenchée par un acte de défiance du vieux dictateur, qui est allé personnellement sortir de prison un de ses amis commerçants impliqué dans plusieurs affaires de corruption et de détournement de deniers publics. Quand on sait que Lansana Conté veut faire de ce commerçant véreux son dauphin, on comprend encore mieux l’explosion de colère qui a suivi son geste. Tout le monde est fatigué de l’impunité et de l’accaparement des biens publics par une poignée d’individus.

Aujourd’hui comme hier, les Guinéens aspirent à un changement véritable. Reste à savoir si les forces en lutte seront en mesure de saisir tout l’enjeu. Les syndicats semblent unis face au pouvoir en place, mais il n’en est pas de même pour les partis de l’opposition, dont les dissensions ont toujours été exploitées judicieusement par le régime. Le plus inquiétant, pour nombre de progressistes africains, demeure le fait que le projet de changement se limite pour l’instant à une transition pilotée par un premier ministre consensuel.

Or, les multiples expériences des luttes démocratiques en Afrique ont démontré qu’une telle transition n’a enfanté nulle part un véritable projet de changement politique et social.